Ah, quel dommage que le premier article de cet intéressant recueil ne soit pas celui signé par Dominique de Courcelles ! Le lecteur en eut été charmé et il aurait aisément combattu l’envie qui le serre dès les premières pages de reposer ce livre en se répétant tout le mal qu’il pense des ouvrages universitaires. Il faut absolument vaincre cette impression de départ car l’oeuvre est en tout point appréciable et l’on passerai à côté d’un fort beau morceau d’analyse philosophique, voire psychologique, de la mystique de Bergson, de Bataille et d’un beau florilège de penseurs du XXème siècle.
Trépignons d’impatience, donc, face à ces notes de bas de page, dont certaines frisent la demi-page et encombrent la lecture de détails qui, s’ils étaient absolument indispensables, auraient naturellement trouvé leur place dans le corps du texte. Trépignons ou plutôt, passons au dessus pour plonger dans ce sujet rarement abordé de la place – et de la position – de la mystique dans les deux grandes guerres du XXème siècle. C’est riche, passionnant et, sauf si l’on est un spécialiste de la question ou un théologien, largement inconnu du public. Amateurs d’histoire contemporaine, étudiants ou théologiens, ce livre mérite votre regard – mieux : votre lecture ! – car il ouvre une nouvelle porte dans la recherche et vous ne manquerez pas d’en apprécier les perspectives.

La mystique face aux guerres mondiales, sous la direction de Dominique de Courcelles et Ghislain Waterlot, PUF éditions, 297 pp, 22 €

Voyage en franc-maçonnerie (fin)

Voici la fin de ce long texte sur la franc-maçonnerie, nous espérons que vous prendrez plaisir à sa lecture.

2. Une spiritualité pour des hommes en quête

a) Un système symbolique qui répond à un besoin individuel de transcendance

Si l’on fait exception du symbolisme « égyptianisant » qui, à l’étude des rituels, apparait finalement succinct, il y a une grande proximité entre les références utilisées par les membres de l’Ordre international du rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm et celles des religions du Livre dans leur ensemble. Il n’est donc nullement étonnant que la plupart des membres de l’Ordre soient des chrétiens ou des juifs, quelques uns seulement étant musulmans. La différence fondamentale réside dans le fréquent rappel du fait qu’il s’agit de mythes et de symboles et non d’une parole révélée, manifestant Dieu aux hommes. Les membres de l’Ordre insistent, y compris à l’intérieur même de leur rituel, sur le fait qu’ils ne pratiquent pas « une nouvelle religion » mais qu’ils ont une « mission », celle de servir « de fondement et de base » et « d’opérer le Culte du Suprême Architecte de tous les Mondes, à travers les Rites et les Symboles. »[1] Ils précisent même leur compréhension propre de la religion : « ce mot même de religion vient du latin religio signifiant intégrité, devoir, conscience. Telle doit être la religion du maçon. »[2] Chacun va donc pouvoir interpréter les symboles à l’aune de sa quête personnelle. C’est la confrontation des expériences et des explications de tous qui peut permettre à chacun d’avancer sur le chemin qui lui est propre, de se rassurer et de comprendre le monde qui l’entoure.

b) Ethique et morale

La pratique de ce rite ne se limite pas à un exercice intellectuel, opéré deux fois par mois – le rythme auquel ces francs-maçons se rencontrent – mais il doit induire un mode de vie, un comportement individuel particulier, bref une éthique et une morale. S’ils ne font pas de prosélytisme, ils s’engagent néanmoins à transmettre dans le « monde profane », c’est-à-dire la vie quotidienne, les valeurs qu’ils professent en loge. Ils ont également pour objectif de rendre attractive la foi qui les anime c’est cette attraction qui va leur permettre de recruter de nouveaux membres. L’exercice est difficile, vu qu’il leur est interdit de manifester par des signes extérieurs leur appartenance à l’Ordre.

C’est ce qu’analyse Serge Caillet, qui va même beaucoup plus loin et écrit, à propos de l’hermétisme du rite, qu’il « dicte de s’assimiler au dieu ; rectifions : d’obtenir que Dieu nous assimile. »[3] Vaste ambition, mais qui peut peut-être se réaliser beaucoup plus simplement qu’on ne l’imagine. En effet, il est souvent fait références aux sciences occultes, astrologie, théurgie et alchimie, sensées acheminer l’homme vers cette hypothétique réintégration. Robert Ambelain a su théoriser la transformation de l’une de ces sciences, l’alchimie, de son état de pratique de laboratoire aux résultats douteux en un processus interne, à la fois spirituel et psycho-physiologique, menant à une régénération à la fois physique et morale[4]. La liberté de l’esprit associée à la divinisation de l’âme aboutit alors au fait que l’homme peut enfin prétendre à cette assimilation avec Dieu. Par un habile processus de comparaisons et d’analogies, Ambelain fait la liste des quatre vertus cardinales (tempérance, justice, force et prudence), des trois vertus théologales (la foi, l’espérance et la charité) et de deux vertus qu’il nomme « sublimales parce qu’elles sont le résultat le plus élevé de la pratique des sept premières »[5], à savoir l’intelligence et la sagesse, qui peuvent mener au sommet de la pyramide, à la « lumière divine »[6]. Fort de ce raisonnement et de ces explications, le franc-maçon va pouvoir mettre en pratique dans sa vie quotidienne ces valeurs et ces vertus.

c) la spiritualité

Comprendre les francs-maçons qui pratiquent le rite de Memphis-Misraïm n’est pas simple car ils parlent avec difficulté de leur propre parcours. Toutefois, ils acceptent avec bonne volonté de dévoiler une partie de leurs pratiques initiatiques, surtout grâce au fait que Robert Ambelain a publié les rituels chez un éditeur grand public, Robert Laffont, ce qui les dédouane, d’une certaine façon, de leur obligation de réserve. Il apparaît, de façon individuelle, que souvent leur éducation leur a donné des préjugés négatifs sur la religion chrétienne et sur le dogme qui l’accompagne. Cette raideur, ils ne la retrouvent pas dans la pratique rituelle, même si les épreuves auxquels ils se soumettent volontairement sont certainement plus difficiles à surmonter par exemple qu’un baptême. S’ils n’oeuvrent pas au salut de leur âme comme peuvent le faire les chrétiens, ils travaillent à sa réintégration, ce qui est un procédé très proche. La doctrine initiatique s’articule autour du Ora et Labora, le « travaille et prie » qui était la devise des alchimistes et qui résume le serment qu’ils prêtent au jour de leur initiation.

Plus proches, certainement, de la philosophie gnostique qui affirme que les hommes sont des âmes divines emprisonnées dans un monde matériel dont elles doivent se libérer au moyen de la connaissance ésotérique pour appréhender Dieu, que du christianisme pur, leur démarche se rapproche de la nôtre et nous permet de dialoguer. Cagliostro dirigeait, dit-on, des retraites où le processus de purification physique était surveillé et accéléré au point de se restreindre à quarante jours, comme le temps passé par Jésus dans le désert[7]. Peu d’hommes sont aujourd’hui capables de suivre cette voie et heureusement, car elle peut plus sûrement mener à une catastrophe qu’à l’élévation spirituelle promise. Il n’en reste pas moins que l’on peut comprendre qu’il en soit fait référence dans les plus hauts grades de l’échelle de Memphis-Misraïm[8], 88ème, 89ème et 90ème degrés. Là, c’est certainement au chrétien « profane » de faire un effort pour ne pas juger fantaisiste cette pratique et permettre au Grand Architecte de l’Univers d’« écarter de nos yeux le voile du Mensonge, les Erreurs et les Préjugés »[9], comme le précise le rituel de Memphis-Misraïm.

Conclusion

De prime abord, on pourrait penser que le rite de Memphis-Misraïm est un « fourre-tout » symbolique, où chacun peut trouver ce qui lui convient mais où il n’y a aucune cohérence. Une sorte de supermarché de la spiritualité, où l’on prend ce que l’on aime et on laisse de côté ce que l’on n’apprécie pas ou qu’on ne comprend pas. En réalité, la structure hiérarchique de l’Ordre palie à cette profusion et l’amalgame des références est mise en ordre par le simple fait que l’on progresse, degré par degré. Il n’y a pas de limitation dans le temps, chacun peut consacrer autant d’effort et de travail qu’il lui plait à chacun des degrés. Le franc-maçon n’est jamais jugé, ses progrès sur la voie de la connaissance sont évalués par ses pairs. Son désir de s’élever, de comprendre davantage, est la seule motivation qui lui est nécessaire.

L’étude successive de différentes traditions philosophiques et symboliques permet de trouver celle qui va être la plus parlante, correspondre le mieux à l’attente de chacun. Une ouverture un peu extrême, peut-être, mais qui, si j’ai bien compris les différents propos qui m’ont été tenus par les personnes que j’ai rencontrées, comble les différentes formes de déception vécues par ces francs-maçons à l’intérieur des grandes religions dans lesquelles ils ont grandi.

Le principal paradoxe consiste, à mon avis, à accepter de pratiquer un rituel précis, qui comporte une liturgie ne laissant aucune place à l’improvisation, alors même que l’on rejette la liturgie de l’Eglise, au motif qu’elle est « dogmatique ».


[1] Robert AMBELAIN, op. cit., p. 92

[2] Robert AMBELAIN, op. cit., p. 93

[3] Serge CAILLET, op. cit., p. 69

[4] Robert AMBELAIN, L’alchimie spirituelle, technique de la voie intérieure, Paris, éditions La Diffusion scientifique, 1993.

[5] Ibid., p. 49

[6] Ibid., p. 86

[7] Denis LABOURÉ, Secrets de la franc-maçonnerie égyptienne, Paris, éditions Chariot d’or, 2002, pp. 71 et suivantes.

[8] Ibid., pp. 135 et suivantes.

[9] Robert AMBELAIN, Franc-maçonnerie d’autrefois, cérémonies et rituels des rites de Misraïm et de Memphis, Paris, éditions Robert Laffont, coll. « Les portes de l’étrange », 1988, p. 94.

Voyage en franc-maçonnerie (2)

Voici la suite de mon petit voyage en franc-maçonnerie. Pour plus de clarté, je reprends la classification (a, b…) au point où j’en étais dans mon premier chapitre.

b) Le rite de Memphis-Misraïm dans les mouvements ésotériques contemporains

Le XXème siècle, pourtant très matérialiste, n’a pas fait disparaître tous les mouvements ésotéristes, il les a simplement rendus discrets. On perçoit leur existence à travers quelques sites internet relativement sobres, comme http://www.martinisme.fr/ ou http://alchimie-pratique.org ou encore http://www.astrocours.fr/topic/index.html . Le rite de Memphis-Misraïm peut constituer un vivier pour ces petites sociétés, dans la mesure où il initie des membres qui, après une formation maçonnique classique[1], peuvent parvenir dans les degrés supérieurs où on leur enseignera, s’ils en font le choix, les arcanes des sciences traditionnelles, astrologie, théurgie et alchimie.

C’est un élément important, qui constitue la spécificité de ces francs-maçons par rapport aux autres obédiences de la franc-maçonnerie libérale française qui, elles, insistent plutôt sur leur attachement à la laïcité, aux principes de la république (« Liberté, égalité, fraternité), et travaillent depuis le siècle des Lumières à la construction de la société et au perfectionnement matériel et moral des hommes. Nulle étude de questions sociales chez les francs-maçons du rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm mais une réflexion constante sur l’éthique, sur la philosophie, sur les religions et sur les sciences sacrées traditionnelles.

c) Des références multiples : égyptiennes, juives, chrétiennes

Les références égyptiennes à l’intérieur du rite de Memphis-Misraïm sont surtout relatives aux trois dieux très connus : Osiris[2] dieu des Morts qui a pénétré les secrets de la vie, de la mort et de la résurrection, symbole de la sagesse ; Isis[3] déesse-mère, personnalisant la connaissance et Horus[4], symbole du Verbe créateur du monde et représentant l’ordre du cosmos. Dans les textes des rituels, les occurrences sont peu nombreuses. Il appartient aux membres pratiquant d’en comprendre le sens et d’en faire l’exégèse. Toutefois, il semble que ce ne soit pas leur activité principale, comme l’a fait remarquer Serge Caillet :

Alors que le symbolisme, assorti de l’allégorie, constitue la méthode spécifique de la franc-maçonnerie, cette société de mystères dans l’occident moderne, qui s’émerveille des hiéroglyphes, sans plus, dédaigne d’en analyser le principe comme l’avaient fait les philosophies occultes du XVème siècle [5][…]

Les références juives n’apparaissent pas dans les rituels des trois premiers degrés, seuls accessibles aux non-initiés, exception faite d’Hiram, dont les francs-maçons ont développé le mythe en le transformant en architecte du temple du roi Salomon (et non, comme il est décrit en 1 Rois 7, un simple ouvrier bronzier). Les autres références sont essentiellement en rapport avec la kabbale, c’est-à-dire la mystique ésotérique juive qui présente, par l’intermédiaire d’un diagramme appelé « Arbre de Vie » ou « Arbre des séphiroth », la création et l’organisation du monde. (cf annexe 1).

Les références chrétiennes sont présentes dans les rituels des 18ème degrés et suivants. Elles figurent notamment par l’intermédiaire du pélican, oiseau symbole de Jésus Christ qui se sacrifie pour nourrir ses enfants.

Très présente également dans les différents rituels, la référence à Hermès Trismégiste. Hermès, le dieu grec, est souvent identifié à Thot, divinité égyptienne de la sagesse et médiateur entre les dieux et les hommes. De cette identification résulte une certaine confusion pour les membres de l’Ordre international du rite ancien et primitif de Memphis-Misraîm. Quoi qu’il en soit, Hermès Trismégiste est un nom générique recouvrant une identité collective, sous lequel a été publié un ensemble de textes connus sous le titre de Corpus Hermeticum, datant vraisemblablement des IIème et IIIème siècles[6]. Le rite de Memphis-Misraïm est fortement influencé par la genèse contenue dans le premier traité, dénommé Poïmandrès, notamment pour la procédure d’allumage de la lumière centrale posée sur ce qui est appelé « autel du naos », lors de l’ouverture des travaux[7] et pour la dernière invocation, à la fermeture des travaux, véritable prière dont on retrouve le texte intégral dans l’œuvre originale[8].


[1] Les trois premiers degrés maçonniques, apprenti, compagnon et maître, communs à tous les rites maçonniques du monde.

[2] Robert AMBELAIN, Franc-maçonnerie d’autrefois, cérémonies et rituels des rites de Misraïm et de Memphis, Paris, éditions Robert Laffont, coll. « Les portes de l’étrange », 1988, p. 75.

[3] Loc. cit.

[4] Ibid., p. 69

[5] Serge CAILLET, op. cit., p. 67

[6] Frances A. YATES, Giordano Bruno et la Tradition hermétique, Paris, éditions Dervy, coll. « Bibliothèque de l’Hermétisme », 1988, pp. 22 et suivantes.

[7] Robert AMBELAIN, op. cit., p. 74

[8] HERMES TRISMEGISTE, Corpus Hermeticum, Paris, éditions Les Belles Lettres, collection des universités de France, 1946, Tome I, Traité I, paragraphe 31, pp. 19 et suivantes de l’édition de 1991.

De l’hospitalité… le 3 janvier 2010

Marc 9, versets 38 à 41

Jean lui dit : « Maître, nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom et nous avons cherché à l’en empêcher parce qu’il ne nous suivait pas. » Mais Jésus dit : « Ne l’empêchez pas, car il n’y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi. Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense.

Dans ce passage de l’Evangile, Marc nous conte l’histoire d’un de ces exorcistes qui ne se joignaient pas aux disciples, mais délivraient les malades au nom de Jésus. Que se passe-t-il ? Les disciples en prennent ombrage et, dans un premier temps, on peut imaginer qu’ils préviennent cet homme qu’il doit cesser ses activités. Comme il n’obtempère pas, ils lui interdisent carrément de les poursuivre, espérant ainsi que leurs paroles vont enfin être suivies d’effet. Est-ce parce qu’ils craignent la concurrence ? On peut le penser. Mais on peut aussi penser qu’ils sont contrariés parce qu’ils sont en face d’un homme qui accomplit les mêmes miracles qu’eux-mêmes, ou presque, que cet homme agit au nom de Jésus mais que c’est un rebelle. Il refuse de suivre le fils de l’homme, comme eux-mêmes le font. Cela signifie qu’il est différent d’eux. Alors, ils veulent empêcher cet être différent de faire la même chose qu’eux-mêmes.

Ils vont ensuite se vanter de leur zèle auprès de Jésus. Ne sont-ils pas de bons disciples, puisqu’ils se sont employés à faire cesser, croient-ils, un désordre. Ils ont intimé l’ordre à l’homme différent non pas de cesser d’être différent, car on peut comprendre que ce n’est pas possible, mais de cesser d’exorciser les malades. Et là, ô stupéfaction, le Christ les blâme plutôt que de les féliciter. « Ne l’empêchez pas », dit-il. Comment est-ce possible ? Que veut dire Jésus ?

Tout simplement Jésus veut leur dire que nul n’a le monopole de l’activité chrétienne. « Il n’y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi ». C’est logique : l’exorciste soigne au nom de Jésus, il ne va pas, aussitôt après, dire du mal de celui-ci. Il perdrait d’ailleurs instantanément le pouvoir de guérir. Donc cet homme n’est pas un fauteur de troubles, un semeur de désordre, un rebelle au sens où l’avaient entendu les disciples. Il est seulement un homme qui soigne au nom du Christ, sans pour autant le suivre, un homme différent.

« Celui qui n’est pas contre nous est pour nous », dit Jésus. On a si souvent entendu la parole inverse, celui qui n’est pas avec moi est contre moi, que l’on en a oublié celle-ci, bien plus belle, bien plus utile. « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous ». Celui qui est différent de nous, celui qui ne nous suit pas, qui ne nous ressemble pas, du moment que ses œuvres sont bonnes, il est « pour nous », comme nous, avec nous.

Jésus salue sa noblesse de cœur puisqu’il se consacre à soulager les maux des hommes. C’est le geste qu’il estime important, non le contenu de ce geste puisqu’il ajoute : « Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. » Qu’est-ce que cela signifie ? Que même une toute petite action faite en direction d’autrui a une immense valeur y compris si elle est faite par quelqu’un de différent. Nul n’a le monopole du cœur. Il est important de savoir s’effacer et de savoir rendre grâce à une œuvre faite par d’autres, même si ces « autres » sont différents. Le Christ est venu annoncer l’Evangile aux pauvres, aux enfants et aux innocents et aux simples, il est venu guérir ceux qui souffrent, qui ont le cœur brisé, il est venu donner la liberté aux captifs et rendre la vue aux aveugles. Il ne fait aucune différence entre les uns et les autres. Il n’y a pas de grandes et de petites actions, il n’y a pas de grands et de petits maux. Jésus est le même pour tous, y compris pour ceux qui doutent. Encore plus, peut-être, pour ceux qui doutent.

Jésus ne juge ses contemporains pas par les paroles, ni par la grandeur mais par les œuvres. Quelqu’un qui fait preuve de compassion, d’empathie avec autrui ne peut être arrêté dans ses actes parce qu’il est différent. Il ne s’agit pas d’un charlatan, d’un escroc, d’un faux prophète : il guérit au nom de Jésus. C’est pour cela qu’il doit être encouragé et non empêché. Il peut y avoir des gens qui sont avec le Christ sans le savoir, des gens qui, sur une route différente, travaillent aussi à l’avènement d’une société où les hommes seront moins malheureux, où il y aura du pain pour tous et, peut-être, du bonheur.

Genèse 18, versets 1 à 8

Le Seigneur apparut à Abraham aux chênes de Mamré alors qu’il était assis à l’entrée de la tente dans la pleine chaleur du jour. Il leva les yeux et aperçut trois hommes debout près de lui. A leur vue il courut de l’entrée de la tente à leur rencontre, se prosterna à terre et dit : « Mon Seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux, veuille ne pas passer loin de ton serviteur. Qu’on apporte un peu d’eau pour vous laver les pieds, et reposez-vous sous cet arbre. Je vais apporter un morceau de pain pour vous réconforter avant que vous alliez plus loin, puisque vous êtes passés près de votre serviteur. » Ils répondirent : « Fais comme tu l’as dit. »

Abraham se hâta vers la tente pour dire à Sara : « Vite ! Pétris trois mesures de fleur de farine et fais des galettes ! » et il courut au troupeau en prendre un veau bien tendre. Il le donna au garçon qui se hâta de l’apprêter. Il prit du caillé, du lait et le veau préparé qu’il plaça devant eux ; il se tenait sous l’arbre, debout près d’eux. Ils mangèrent.

Il est du devoir de tous d’accueillir ces personnes différentes. C’est ce que fait Abraham, qui voit près de sa tente trois personnes qu’il ne connaît pas et qui les accueille. Sont-ce des voyageurs ? Viennent-ils de loin ? Les identifie-t-il à leurs vêtements, à leur langage ? On ne sait pas. La seule chose que l’on sache, c’est qu’immédiatement, il se met en devoir de recevoir le mieux possible ces étrangers. Il fait préparer un veau bien tendre, il demande à Sara de cuire des galettes de fleur de farine, et, le plus rapidement possible, il donne à boire et à manger à ces trois inconnus. Il n’a pas besoin de savoir d’où ils viennent, ni quel est leur nom et encore moins ce qu’ils pensent et pourquoi ils le pensent. Comme le rappellera plus tard Paul dans l’Epître aux Hébreux, il n’oublie pas l’hospitalité.

Epître aux Hébreux 13, versets 1 à 3

Que l’amour fraternel demeure. N’oubliez pas l’hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges. Souvenez-vous de ceux qui sont en prison, comme si vous étiez prisonniers avec eux, de ceux qui sont maltraités, puisque vous aussi, vous avez un corps.

Et nous, est-ce que nous n’oublions pas, parfois, l’hospitalité ? Est-ce que nous ne cherchons pas à savoir qui sont ces gens, ce qu’ils veulent, ce qu’ils pensent avant de rendre grâce à leurs œuvres ? En ces temps troublés où est lancé sans précaution un débat sur l’identité nationale, lequel glisse naturellement de l’identité de soi à l’identité de l’autre, de l’immigré, de l’étranger, ne rechigne-t-on pas à accorder l’hospitalité ? Ne demande-t-on pas à l’autre de nous ressembler avant de l’autoriser à faire le bien ? Nous ne sommes pas les seuls : nous l’avons vu, les disciples de Jésus eux-mêmes ont cherché à écarter l’autre, le différent parce qu’ils ne pouvaient pas tolérer cette différence.

Tolérance… un mot difficile à comprendre, difficile à mettre en œuvre. Un mot souvent rapproché de celui de « laxisme ». Quelle différence faites-vous entre la tolérance et le laxisme ? Bonne question. Où commence ma tolérance et où s’arrête-t-elle ? Où commence mon laxisme ? Chacun se jugera lui-même à l’aune de son propre idéal. Il reste la leçon de Jésus : « celui qui n’est pas contre nous est avec nous » et la leçon de Paul : « Que l’amour fraternel demeure. N’oubliez pas l’hospitalité », et l’exemple d’Abraham.

Il est vrai que nous avons souvent tendance à opposer deux mondes : le nôtre et celui des autres, des étrangers comme nous opposons volontiers de façon historique ou religieuse le monde de la Bible au monde des païens, comme le bien et le mal, la vérité et le mensonge. Pourtant, les critiques émises par les prophètes, que ce soient ceux du Premier Testament ou bien Jésus, s’adressent à équivalence aux tribus d’Israël et aux nations païennes. Jésus demande de rendre à César ce qui appartient à César, mais il cite des étrangers en exemple pour ses coreligionnaires. Il tance ses propres disciples pour leur inconduite ou leurs erreurs, comme nous l’avons vu dans l’extrait de l’Evangile de Marc. Pourquoi ? Simplement par la religion biblique plonge ses racines dans les religions et les cultures avoisinantes, comme l’attestent les grandes fêtes que célébrait le peuple d’Israël et qui, en fait, donnaient simplement un sens nouveau à des fêtes agraires antérieures.

Jésus est né, dit-on un 25 décembre. Aujourd’hui – la semaine dernière, plutôt – nous fêtons Noël. Mais pourquoi ? En fait, Jésus aurait bien pu naître au solstice d’hiver, le 21 décembre… pourquoi pas ? Le symbole de son apparition aux hommes aurait été respecté.  Le solstice d’hiver est le moment de l’année où la nuit est la plus longue et le jour est le plus court. A partir de cet instant, l’inclinaison de la terre va changer et les jours vont s’allonger. La lumière va vaincre les ténèbres. Dans l’antiquité, on disait de ce solstice qu’il était la porte des dieux car s’ouvrait alors la possibilité à la lumière de devenir de plus en plus importante, de couvrir le monde de plus en plus longtemps. Et donc, dans la Rome antique notamment, il était d’usage de fêter, au jour du solstice d’hiver, le soleil invaincu, sol invictus, celui que les ténèbres n’étaient pas parvenues à occire puisque depuis six mois, elles allongeaient leur ombre de plus en plus longtemps. C’est, je crois, le pape Libère qui, en l’an 354, a déplacé de quelques jours la date de la naissance de Jésus, par souci de se démarquer d’une fête païenne.

Cette brève digression était pour vous démontrer, au moyen d’un simple rapprochement de dates, combien proches peuvent être les religions anciennes. L’autre, le différent, nous est rapidement insupportable et pourtant il n’est pas loin, ce qu’il fait n’est pas très éloigné de ce que nous faisons, il suffit d’un rien pour donner du sens à ses actes, pour le comprendre et pour tolérer sa simple présence à nos côtés. Il est même encore plus proche que nous l’imaginons puisque notre propre histoire plonge ses racines dans son histoire. Il est le fondement de ce que nous sommes. Il fait partie de notre identité. Nulle nation ne s’est construite en un jour, pas plus Rome que Paris, Londres ou Amsterdam. Nul être n’est issu de nulle part, nous avons tous une généalogie et l’Evangile selon Matthieu nous rappelle, en son chapitre 1, celle de Jésus. Elle remonte à trois fois quatorze générations. Nous-mêmes, d’où, ou plutôt de qui, venons-nous ? Bien peu d’entre nous le savent et ceux qui ont étudié la question ont, pour la plupart, bien du mal à remonter cinq, six, une dizaine de générations. Dans cette nuit des temps que nous ne pouvons plus explorer, figure « l’autre », l’étranger, celui qui est différent de ce que nous sommes et, pourtant, sans lequel nous ne serions pas ce que nous sommes. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons le devoir d’être non seulement tolérants, mais de bien accueillir l’étranger de passage. Nous ne savons pas qui il est et il a tant de choses à nous dire. En aucun cas, il faut le repousser.

Quand Jésus limite explicitement sa mission personnelle (Mt 15, 24) : « je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » et que, de la même manière, il restreint le champ d’action de ses disciples (Mt 10, 6) en disant : « Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël », ce n’est pas parce qu’il ne veut pas entendre parler de « l’autre », de « l’étranger ». Bien au contraire, puisqu’il prend en exemple la foi d’un centurion romain (Mt 8, 10) dont il guérit le serviteur et il se laisse bousculer par une femme syro-phénicienne, dont il guérit également la fille tourmentée par un démon (Mt 15, 21-28). Dans ces deux cas, Jésus met en valeur la foi de païens car il la juge plus grande et plus authentique que celle qu’il a trouvée en terre d’Israël. Ces événements lui donnent l’occasion d’annoncer dans le Sermon sur la montagne, comme le rapporte Matthieu, que « beaucoup viendront du Levant et du Couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux, tandis que les héritiers du royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors » (Mt 8, 11-12).

Je pourrais multiplier les exemples, mais vous avez compris mon propos. Je voudrais simplement vous dire que l’Evangile nous montre la voie à suivre. La femme samaritaine avec laquelle Jésus a une longue conversation (Jn 4) lui pose la seule question proprement interreligieuse du Nouveau Testament, à savoir s’il convient de rendre un culte à Dieu à la manière des Samaritains ou comme les juifs à Jérusalem. Jésus refuse cette alternative et appelle à un dépassement de la différence : « l’heure vient – et maintenant elle est là – où les vrais adorateurs adoreront le Père en vérité et en esprit » (Jn 4, 23). La vérité et l’esprit sont les deux éléments les plus importants et c’est par eux que nous pouvons transcender les différences et les difficultés et nous retrouver. Amen.

Voyage en franc-maçonnerie (1)

Les francs-maçons défraient régulièrement la chronique, et nous n’avons nulle prétention à mieux les définir qu’eux-mêmes, ce qu’ils font d’ailleurs fort bien à grand renfort de colloques et autres séminaires, sortes de grandes messes laïques (!) au cours desquelles ils s’emploient à convaincre de leur propre utilité sociale et intellectuelle. Intéressons-nous néanmoins à ceux dont on parle moins, ceux qui ne revendiquent que quelques centaines de membres et dont la principale caractéristique est d’être des croyants. Voici, en plusieurs chapitres pour ne pas fatiguer nos lecteurs, un “voyage en franc-maçonnerie” qui, nous l’espérons, vous intéressera.

Allons donc à la rencontre de francs-maçons d’un genre particulier : ceux qui pratiquent le rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm. Ils affirment ne pas être des adeptes d’une nouvelle religion mais ils travaillent « à la gloire du Grand Architecte de l’Univers ». Sous cette appellation, ils placent une « intelligence supérieure » créatrice et ordonnatrice du monde manifesté, qu’ils refusent d’appeler Dieu. Ils l’honorent pourtant, à travers des rituels et tentent de comprendre les œuvres au moyen d’un système symbolique qui emprunte à différentes religions, du panthéon de l’Egypte ancienne à l’ésotérisme judaïque. Ainsi estiment-ils transcender les religions révélées et rassembler des croyants de toutes origines dans une philosophie a-dogmatique. On pénètre dans cette franc-maçonnerie déiste par une série d’initiations.

Nous avons rencontré plusieurs membres de la branche française de l’Ordre international du rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm, ainsi que le Grand Maître international, W. R., en Belgique. Malheureusement, s’ils s’expliquent volontiers sur leur démarche, ils respectent strictement leur serment de garder secret les enseignements dispensés et les travaux effectués, accessibles aux seuls initiés. Ce secret marque les limites de mon enquête sur ces croyants. Dès lors, j’ai dû renoncer à mon ambition initiale, qui était de trouver le point de rencontre qui pouvait exister entre eux et les protestants. J’ai néanmoins beaucoup appris durant mes rencontres et j’ai complété mon analyse grâce à plusieurs livres, et notamment l’étude attentive de celui qui contient les rituels (bibliographie et « sitographie » en fin de notre dernier chapitre).

Toutes les personnes rencontrées ont dit avoir reçu une éducation religieuse catholique. Toutes ont affirmé croire en Dieu ou « en un Dieu » mais n’être pas pratiquantes en dehors des rituels de loge. Toutes m’ont dit avoir été heurtées par le dogme religieux catholique, décrit comme « impitoyable » car fait d’une série d’interdictions et de règles morales et comportementales « incompatibles avec notre société moderne » (pêle-mêle : le refus du divorce ou de l’usage du préservatif, les excommunications, la prêtrise réservée aux hommes etc.), qui les a détournées de l’Eglise. Croyantes, mais insatisfaites sur un plan spirituel, elles se sont mises en quête d’une autre forme de spiritualité, non sectaire. Beaucoup ont été tentées par le bouddhisme, finalement considéré comme « trop éloigné » de leurs références culturelles. Pour chacune de ces personnes, la rencontre avec le rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm s’est faite par hasard ou grâce à… quelque providentielle rencontre.

1. Le rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm

a) histoire

Selon les francs-maçons membres de l’Ordre international du rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm et les spécialistes comme l’historien Serge Caillet[1], l’histoire du rite de Memphis-Misraïm a toujours été fort mouvementée – voire parfois navrante – depuis sa création et plus encore au long du XXème siècle, sans que le XXIème siècle ne lui apporte, malheureusement, davantage de repos. Les disputes, scissions entre différents mouvements et autres règlements de comptes individuels semblent avoir été de mise. Il en résulte un ensemble composé d’une vingtaine d’obédiences travaillant au rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm et comportant chacune entre 50 et 500 membres, toutes se réclamant d’une transmission initiatique dont le dernier dénominateur commun est Robert Ambelain (1907 – 1997). Homme de lettres et historien, celui-ci était un spécialiste de l’ésotérisme, s’intéressant de près à l’occultisme et à l’astrologie. Auteur d’une quarantaine d’ouvrages, il a été Grand Maître mondial de la Grande Loge de Memphis-Misraïm et s’est attaché à diffuser largement les principes d’existence du rite.

Nous n’aurons pas l’ambition de retracer dans le détail l’histoire de ce rite et des obédiences qui s’y rattachent, mais simplement d’en esquisser les contours afin de voir comment sont apparus, dans le paysage de la foi contemporaine, ces francs-maçons d’un genre particulier, qui sont croyants mais ne se satisfont pas des religions et des spiritualités occidentales et orientales mais se sont attachés à un système symbolique particulier dont les références égyptiennes ne sont certainement pas la moindre des particularités.

Le Rite de Memphis
Avant 1721, date à laquelle le rite de Memphis est cité pour la première fois dans les textes historiques, existait un rite dit « de Narbonne ». Celui-ci était l’héritier de deux courants : une loge maçonnique comme il commençait à en exister beaucoup, l’Ordre des Architectes Africains et un mouvement rosicrucien[2], les Frères de la Rose-Croix d’Or.

Ce rite avait à peu près disparu du paysage maçonnique lorsqu’en 1779, il fut restauré par le marquis de Chefdebien[3] sur le modèle du rite des Philalètes et prit le nom de Rite Primitif des Philalètes ou Rite Primitif de Narbonne.

En 1798, durant la campagne d’Egypte de l’armée de Bonaparte, un groupe d’officiers membres du Grand Orient de France et disciples du Rite de Narbonne entrent en contact avec des initiés soufis et des collèges initiatiques druzes du Liban. Séduits par les valeurs qui s’y professent et par leur spiritualité particulière, ils décident alors de créer un rite syncrétique s’en inspirant. Ainsi naît la Loge Les Disciples de Memphis, au Caire. De retour en France, l’un de ses membres, Samuel Honis, installera à Montauban, le 23 mai 1815, une filiale de cette loge. Dès lors, le rite se répand en Europe, à Paris et à Bruxelles d’abord, puis en Angleterre en 1872. On relève l’existence d’Obédiences en Egypte, bien sûr, mais aussi en Roumanie, aux Etats-Unis et en Australie.


Le Rite de Misraïm
Ce Rite apparaît à Venise en 1788. Un groupe de Sociniens[4] reçoit du comte de Cagliostro[5] les trois premiers grades de ce rite dont ce dernier semble le créateur, ainsi qu’une patente de constitution de loges. Le Rite essaime en Italie, où ses loges abritent et instruisent de nombreux Carbonari[6] et apparait en France entre 1810 et 1813. Une cinquantaine de loges sont créées aux Pays-Bas, en Belgique, en France et en Suisse. Convaincu de propager des idées anticléricales, le rite est interdit en France en 1923, reprend vie en 1838, est à nouveau interdit en 1841 et restauré en 1848.

Le rite de Memphis-Misraïm

Peu après son installation en Angleterre (le 4 juin 1872), la Grande Loge de Memphis nomme le général italien Giuseppe Garibaldi membre honoraire. Ce dernier sera ensuite nommé Grand Maître ad vitam par le Grand Orient d’Egypte. En 1881 et après bien des discussions, celui-ci fusionne les rites de Memphis et de Misraïm qui avaient, dans la plupart des pays, les mêmes dignitaires. Cette fusion est officialisée à Naples en 1899 et prend le nom de Rite Oriental Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm.

Garibaldi est un personnage fondamental dans l’histoire du rite pour ses idées, sa philosophie et sa spiritualité. Adversaire irréductible de l’Eglise catholique apostolique et romaine, il réclame pour l’Italie la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il souhaite cependant introduire l’instruction obligatoire, gratuite et laïque et refuse l’athéisme, l’indifférence et le « misérable matérialisme ».

Au XXème siècle, le rite de Memphis-Misraïm connait les mêmes persécutions en Europe que les autres mouvements maçonniques. Le 26 mars 1944, Constant Chevillon, Grand Maître de France, est assassiné par la milice de Vichy. Le 20 avril 1945, c’est Georges Delaive, Grand Maître de Belgique, qui meurt décapité. Après la libération, le Grand Maître mondial Robert Ambelain poursuit le développement du rite.


[1] Serge CAILLET, La Franc-maçonnerie égyptienne de Memphis-Misraïm, Paris, Editions Dervy, 2003.

[2] La Rose+Croix est un ordre hermétiste chrétien fondé vraisemblablement au XVIIème siècle en Allemagne et se réclamant de la succession des chevaliers du Graal et des Templiers.

[3] La famille de Chefdebien, originaire du Poitou, a été très active au sein des loges maçonniques aux XVIIIème et XIXème siècles. Le marquis François-Anne de Chefdebien d’Armissan (né en 1718) eut sept fils dont deux furent chevaliers de Malte.

[4] Le Socinianisme est un courant chrétien fondé par les Italiens Lelio et Fausto Sozzini, réformateurs, disciples de Luther. Ce mouvement considère le Nouveau Testament comme seule source de vérité en matière d’éthique, de piété et de doctrine et remet en question la trinité.

[5] Joseph Balsamo, comte de Cagliostro (1743 – 1795), est un personnage mystérieux et assez mal connu dont on sait cependant qu’il eut des activités multiples dans les domaines des sciences sacrées et de la franc-maçonnerie.

[6] Société secrète du XIXème siècle qui œuvrait à l’unité italienne et à l’établissement d’une Constitution républicaine.

Hans Küng, ou l’art de la polémique

Dans le second volume de ses mémoires[1], Hans Küng relate une partie de ses combats, dont il reprend les lignes essentielles dans un article, paru en France dans le quotidien Le Monde.[2] En ce qui concerne les questions intérieures à l’Eglise catholique, il s’agit surtout pour Küng de s’élever contre le « conservatisme médiéval » de la Curie romaine et la « trahison » de l’esprit de Vatican II. Il réagit à un paradoxe : alors que les cercles conservateurs sont minoritaires, c’est la majorité des catholiques qui se sent frustrée. En effet, ces conservateurs ont le pouvoir, centralisé à Rome, bloquent toutes les réformes et étouffent les voix discordantes. Sur le plan œcuménique, Küng déplore le rendez-vous manqué avec les Eglises protestantes, avec les juifs et les musulmans. Les relations avec les bouddhistes et les hindouistes n’étant pas vraiment à l’ordre du jour, il ne reste plus grand monde… Ratée, aussi, la réconciliation avec les peuples premiers d’Amérique latine dont Benoît XVI aurait affirmé qu’ils avaient « ardemment désiré adhérer à la religion de leurs conquérants » et avec les Africains, à qui l’autorisation d’utiliser des préservatifs permettraient de lutter contre le sida et la démographie galopante. A ces questions générales, dont certaines ont été maintes fois discutées jusques et y compris dans les conférences épiscopales en Afrique, Hans Küng ajoute une question encore plus controversée : celle du célibat des prêtres. S’appuyant sur les scandales sexuels qui ont éclaté dans plusieurs pays ces dernières années, il réclame une modification profonde du statut des prêtres catholiques[3], l’autorisation du mariage, qu’il considère comme l’une des solutions à la crise des vocations et un remède à la tentation de la pédophilie. Au passage, il épingle Benoît XVI qui a intégré les prêtres anglicans mariés à l’Eglise de Rome, provoquant ainsi d’inextricables problèmes de conformité au dogme[4] catholique romain.  Il reprendra ces arguments dans sa « Lettre ouverte aux évêques catholique du monde[5] ».

Ce qui frappe, chez Hans Küng, c’est avant tout son style[6]. Phrases courtes, efficaces, vocabulaire précis et direct, points d’exclamations, expressions imagées, il sait se faire comprendre de son lecteur. Nulle périphrase, nulle incise ne vient détourner l’attention, il va droit au but et c’est certainement l’une des raisons pour lesquels il est parvenu à se faire connaître d’un grand nombre de personnes. En revanche, il est moins à l’aise face à une caméra, sa difficulté à manier la langue française le bloquant parfois dans ses expressions. Mais qu’importe, son but était atteint avant qu’on ne l’invite à la télévision : il a fait naître la réaction, il a activé la polémique. Bonne ou mauvaise chose ? Peut-on tout dire ? La provocation sert-elle les causes justes ? A l’heure où l’on constate qu’un lecteur n’accepte de passer que vingt minutes à lire un journal, il faut être efficace. Dans ce cas, quoi de plus percutant qu’une polémique… Pour peu qu’elle génère un peu de « buzz », comprenez : des réactions sur les sites internet des grand journaux, alors les journalistes vont pouvoir s’en emparer, l’analyser, la mettre en perspective. Il y a fort à parier que les théologiens s’y pencheront et, pourquoi pas, les autorités ecclésiastiques catholiques, comme on le voit à propos des scandales de pédophilie et de violences sur les enfants qui touchent actuellement cette Eglise. Impossible, désormais, de passer ces questions sous silence. Impossible, non plus, de ne pas évoquer au passage la question du statut marital des prêtres, celle de l’intégration de prêtres mariés etc. Hans Küng n’est pas le seul théologien à s’intéresser à ces domaines et ce ne sont pas les seuls domaines auxquels il s’intéresse, mais en tant que personnage atypique disposant d’une caution morale et intellectuelle, il représente plus qu’un courant de pensée, une véritable force. Dans une société aussi éprise de vitesse que la nôtre, c’est remarquable.


[1] Mémoires II – Une vérité contestée, Editions Novalis/Cerf, Paris, 2010

[2] « Il faut réunir un concile », article paru dans l’édition du 18 avril 2010 du quotidien Le Monde

[3] « Pour lutter contre la pédophilie, abolissons le célibat des prêtres », article paru  dans l’édition du 5 mars 2010 du quotidien Le Monde

[4] « La politique du pape envers les anglicans est un véritable drame ! », article paru dans l’édition du 29 octobe 200ç du quotidien Le Monde

[5] « Cinq années pour Benoît XVI, une crise de confiance historique – Lettre ouverte aux évêques catholiques du monde », parue notamment dans le quotidien Le Monde du 17 avril 2010.

[6] Je ne lis pas l’allemand, je n’ai donc pu juger que d’après les traductions, mais c’est tout de même une bonne indication.

Qui êtes-vous, Monsieur Hans Küng ?

« N’allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive. »[1]

Hans Küng est l’un des rares théologiens à user sans modération de l’art de la polémique. Résultat : il est connu du grand public et ses idées ont quitté les cercles feutrés de la pensée religieuse et/ou universitaire pour être débattues dans les médias et sur cette nouvelle « place publique », l’agora mondiale qu’est Internet, via les blogs, les forums, les sites internet etc. Qui est cet homme ? A la lumière d’une sélection de ses œuvres, voyons brièvement comment s’est structurée sa pensée et quelles sont les idées principales dont il discute aujourd’hui et qui touchent ses lecteurs et auditeurs.

Hans Küng est né le 19 mars 1928 à Sursee, dans le canton de Lucerne, en Suisse. Ordonné prêtre en 1954 après des études de théologie à l’université grégorienne de Rome, il vient soutenir une thèse de doctorat à la Sorbonne, à Paris, intitulée « La justification. La doctrine de Karl Barth et une réflexion catholique[2] ». Cette œuvre, publiée en 1965, vise à pratiquer le dialogue œcuménique car son auteur est convaincu qu’il n’y a pas de séparations dans la foi, mais simplement des différences de langage. En 1960, Küng est nommé professeur de théologie à l’université Eberhard Karl de Tübingen, en Allemagne, et participe, en tant que théologien expert, avec son collègue Joseph Ratzinger, au concile Vatican II (1962 – 1965).

Très tôt à travers ses œuvres, on observe les idées qui vont conduire Hans Küng à prendre position pour une réforme profonde de l’Eglise de Rome, déçu peut-être par les résultats de Vatican II qui ne sont pas à la hauteur des espérances qui y ont été formulées. Dans Structures de l’Eglise[3], il explique l’importance des conciles depuis le Moyen Age, puis dans L’Eglise[4], commence à dénoncer les dérives intervenues au cours des siècles par rapport au message initial contenu dans le Nouveau Testament et, en particulier, les lettres de Paul. Le scandale arrive avec Infaillible, une interpellation[5], livre dans lequel il remet en cause l’infaillibilité du pape. « On en parlait depuis 1293, expliquait-il le 12 février 2010 dans l’émission « Bibliothèque Médicis », sur la chaîne de la TNT française Public Sénat, mais le dogme n’a été proclamé qu’au concile Vatican I en 1870. Il ne résiste pas à un examen sérieux car il n’est fondé ni sur le Nouveau Testament, si sur la tradition. » En 1974, Hans Küng publie Etre chrétien[6], une somme de près de mille pages qui a pour ambition d’analyser le monde contemporain, si différent de celui dans lequel se sont déroulés les événements contenus dans le Nouveau Testament puis, à travers la critique serrée des illusions et des réductions imposées au christianisme tant par les chrétiens que par leurs adversaires, de faire parvenir le lecteur à une foi en Christ plus vraie et plus libre. Cette œuvre va susciter de nombreux et âpres commentaires parmi lesquels ceux de la Conférence épiscopale allemande, lesquels déboucheront sur un ouvrage collectif rédigé par des théologiens allemands, Diskussion über Hans Küngs Christ sein[7] , dans lequel il est reproché à Küng de donner un statut exclusif aux écritures et de négliger la tradition de l’Eglise. En un mot : Hans Küng est protestant… Les mesures administratives de rétorsion commencent : en 1975 une mise en garde lui est adressée par la Congrégation pour la doctrine de la foi[8]. Quatre ans plus tard, celle-ci lui interdit d’enseigner la théologie et de contribuer à l’acquisition, par les étudiants, des diplômes universitaires catholiques. L’Institut d’études œcuméniques qu’il dirige est alors détaché de la Faculté de théologie catholique et rattaché directement à l’université Karl Eberhard. C’est de là, désormais, que Hans Küng va défendre ses idées, au moyen de ses livres mais aussi de ses très nombreux articles, et poursuivre son méthodique travail œcuménique. En 1990, il rédige un livre-programme, Projet d’éthique planétaire[9], qui affirme que les religions ne pourront contribuer à la paix dans le monde qu’en réfléchissant à ce qui, dès à présent, leur est commun dans le domaine des convictions éthiques. C’est le point de départ de la Fondation pour une éthique planétaire[10] (Weltethos), qu’il dirige.


[1] Evangile selon Matthieu (10, 34), TOB

[2] Desclée De Brouwer, Paris, 1965

[3] Desclée De Brouwer, Paris, 1963

[4] Desclée De Brouwer, Paris, 1968

[5] Desclée De Brouwer, Paris, 1971

[6] Editions du Seuil, Paris, 1978

[7] Mainz, 1974

[8] La Congrégation pour la doctrine de la foi est chargée, selon la constitution apostolique Pastor Bonus du pape Jean-Paul II, de « protéger et promouvoir la doctrine et les mœurs conformes à la foi dans tout le monde catholique ». Elle a fait l’objet de plusieurs réformes au cours du XXème siècle, car elle était à l’origine chargée de l’inquisition. Son préfet le plus célèbre, qui a pris ses fonctions en 1981, est le cardinal Ratzinger, aujourd’hui pape Benoît XVI. Lorsque les sanctions frappent Hans Küng, elle est dirigée par Mgr Franjo Seper depuis 1968.

[9] Editions du Seuil, Paris, 1991

[10] www.weltethos.org/dat_fra/indx_0fr.htm