Aimer d’un amour qui donne

Seigneur notre Dieu,
Nous ne savons aimer que d’un amour qui possède.
Notre amour attend trop souvent quelque chose en retour,
Ne serait-ce que de l’autosatisfaction.
Nous blessons sans nous en rendre compte.
Et quand nous sommes blessés, nous devenons rancuniers.
Tu nous demandes de mettre la relation au cœur de notre vie
Mais bien souvent le besoin de l’autre arrive pour nous au mauvais moment,
Et nous ne lui donnons pas la priorité qui lui est due.
Tu nous demandes de pardonner,
Mais nous préférons fermer les yeux et oublier.
Le penseur juif Eliahou Dessler écrit : “Si seulement l’homme comprenait que l’on finit par aimer celui à qui l’on donne, il se rendrait compte que l’autre lui paraît étranger uniquement parce qu’il ne lui a encore rien donné.
Pardonne-nous Seigneur, d’oublier ta présence
Car il n’y a que toi qui peut nous transmettre un amour qui ne cherche pas à posséder, mais à donner.

Bonne année 2010

Nous te prions pour tous ceux qui n’ont pas de projet pour cette nouvelle année, pour tous ceux qui tâtonnent dans l’obscurité, et qui se cognent aux murs de la vie que tu leur as donnée parce que pour eux cette vie qui n’a pas de sens est une prison dans un monde absurde.
Père, s’il te plaît, donne-leur la grâce d’avoir confiance en ta présence, guéris les bleus de leur âme , et remplis le vide de leur existence avec ton amour. Père, donne-leur la foi.
Nous te prions pour tous ceux qui ont passé les fêtes dans la souffrance, parce que la vie les a blessés, parce qu’ils sont malades, parce qu’ils sont seuls, parce qu’ils ont faim, parce qu’ils sont en deuil, parce qu’ils vivent dans la guerre, parce qu’ils sont sans travail, parce qu’ils sont dans les remords ou les regrets. Ils souffrent tellement qu’ils ont peur d’un avenir qui ne serait que le prolongement sans fin de cette souffrance. Père, s’il te plaît, que ta puissance et ta miséricorde les rassure et les guide pour traverser l’épreuve. Père, donne-leur l’espérance.
Nous te prions pour nous tous, pour que le train-train et les difficultés de la vie ne nous fassent pas oublier les autres. Nous te prions pour nous rappeler tous les jours de cette nouvelle année combien les autres ont besoin de notre écoute, de nos paroles et de nos actes.
A nous tous qui sommes les lumières que tu as allumées, donne-nous d’éclairer et de réchauffer ce monde. Et tous ensemble, nous pouvons aider à changer les choses, pour avancer vers ton royaume.
Père, s’il te plaît, aide-nous à donner tout l’amour que tu nous donnes.

La feuille de route
Boissy St Léger 20 juin 2010

Luc 9, versets 18 à 24

Un jour que Jésus priait à l’écart, ayant avec lui ses disciples, il leur posa cette question: Qui dit-on que je suis?
Ils répondirent: Jean Baptiste; les autres, Élie; les autres, qu’un des anciens prophètes est ressuscité.
Et vous, leur demanda-t-il, qui dites-vous que je suis? Pierre répondit: Le Christ de Dieu.
Jésus leur recommanda sévèrement de ne le dire à personne.
Il ajouta qu’il fallait que le Fils de l’homme souffrît beaucoup, qu’il fût rejeté par les anciens, par les principaux sacrificateurs et par les scribes, qu’il fût mis à mort, et qu’il ressuscitât le troisième jour.
Puis il dit à tous: Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge chaque jour de sa croix, et qu’il me suive.
Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la sauvera.

En ce jour de la fête des pères, je vous propose une réflexion destinée à tous ceux d’entre nous qui ont à exercer une autorité, c’est à dire de fêter tous ceux d’entre nous – hommes et femmes – qui doivent assumer la responsabilité d’être le guide de ceux qui leur font confiance. Tous ceux d’entre nous qui ont des enfants, bien sûr, et aussi tous ceux d’entre nous qui doivent guider des proches dont ils sont – selon une expression qui prend aujourd’hui tout son sens – les pères spirituels.
Et c’est là que le texte du jour nous fait un formidable cadeau : l’évangile de Luc nous propose en 3 lignes le résumé de la seule feuille de route que nous ayons à transmettre à ceux qui attendent de nous de les guider dans la vie. Une feuille de route en 3 lignes seulement – et 3 points :

1. Renoncer à moi-même

2. Prendre ma croix tous les jours

3. Suivre le Christ

1er point : Renoncer à moi-même

Le texte grec écrit littéralement : me dire non à moi-même. La bible Segond et la TOB traduisent par “qu’il se renie lui-même” une traduction qui peut prêter à confusion. Faut-il comprendre que Jésus nous inciterait à nous renier, au sens que ce verbe a pris de nos jours, c’est à dire nous trahir, nous mépriser ? Bien sûr que non. Comment Jésus dont l’amour pour nous est infini pourrait-il nous inciter à nous trahir nous-même, à nous mépriser? Non. Bien sûr que non. La Bible en français courant traduit : “qu’il cesse de penser à lui-même”. Elle est plus proche de la signification profonde de ce premier point. Et pour en comprendre le sens, je vous propose d’écouter ce que Calvin nous dit. Ce que Calvin nous écrit dans l’Institution de la religion chrétienne, c’est que la connaissance de nous-même passe par la connaissance de Dieu: “c’est chose notoire que l’homme ne parvient jamais à la pure connaissance de lui-même tant qu’il n’a pas contemplé la face de Dieu, et que de ce regard il descende à regarder à lui.” Le sens profond du premier point de Luc est de dire que si nous cherchons à avancer dans l’existence en ne regardant que notre nombril, nous ne ferons que du sur place. Vouloir se connaître en se regardant le nombril, c’est comme décréter que chaque élève qui passe le bac pourra décider lui – même des matières à passer et des questions qui vont lui être posées. Ca n’a pas de sens. Pour mesurer ce qu’ils valent, il faut donner aux élèves des références communes à tous.
De la même façon, pour prendre la mesure de nous-mêmes, nous ne pouvons que nous en remettre à quelqu’un qui nous dépasse tous, c’est-à-dire à Dieu. Faute de quoi, nous risquons de tomber dans l’une des deux impasses suivantes:

La première impasse où peut nous conduire notre nombril, c’est l’orgueil d’une trop haute opinion de nous-même, qui nous conduit à avancer au mépris des autres, et finira par nous isoler dans une solitude aigrie. Dieu vient alors nous remettre à notre juste place, en nous faisant prendre conscience de notre finitude. C’est ce que nous dit l’Ecclésiaste (3, 14-15) que nous a lu Annie:
Je sais que tout ce que Dieu fait est pour toujours :
Il n’y a rien à y ajouter
Et rien à en retrancher.
Dieu fait en sorte qu’on le craigne.
Ce qui est a déjà été,
Et ce qui sera a déjà été,
Dieu va à la recherche
De ce qui a fui.

La deuxième impasse où peut nous conduire notre nombril, si nous n’avons pas confiance en nous, c’est de passer notre vie à nous désoler de nos insuffisances, à nous demander si nous allons être à la hauteur, et de ne rien faire par peur de prendre des risques, par peur de l’échec. Si au contraire nous nous acceptons tels que nous sommes et que nous remettons notre confiance en Dieu, il n’y plus grand chose qui puisse nous faire peur, ni dans la vie, ni dans la mort.

Refuser de regarder notre nombril et écouter Dieu pour nous connaître nous-même, c’est un conseil très précieux dans une société qui nous invite en permanence à l’individualisme. Pour nous chrétiens, notre référence ce n’est pas notre nombril comme voudrait nous le faire croire la société où nous vivons. Notre référence, c’est Dieu dans sa Parole : acceptons-nous tels que nous sommes puisque notre Père du ciel lui-même nous accepte tel que nous sommes. Ne nous glorifions pas inutilement, mais ne nous humilions pas non plus : oublions simplement de chercher à savoir ce que nous valons. Le Christ nous dit ici : renoncez à vous poser des questions qui ne servent à rien et qui vous font perdre un temps précieux. Pour notre Père du ciel, nous avons une valeur immense, chacun, personnellement – et ça suffit. La confiance que nous mettons en Dieu qui est à nos côtés tous les jours suffit à donner de la valeur à notre vie, et rangeons notre nombril aux oubliettes.

2ème point : Prendre ma croix tous les jours

Soyons adulte. Prenons nos responsabilités. Ne blâmons pas les autres de ce qui nous arrive : portons la part qui nous revient, et aidons les autres à porter la leur chaque fois que c’est en notre pouvoir.
Paul nous dit dans Galates 6,2  :”Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi du Christ“.
Sachons aussi reconnaître ce qui est hors de notre portée pour éviter de nous épuiser à la poursuite de chimères. Laissons à Dieu le soin d’agir là où ne pouvons que prier, et prenons en charge ce qui relève de notre compétence et de notre responsabilité.
Prendre ma croix tous les jours, c’est un second conseil très précieux dans une société qui tend à nous infantiliser, où les paroles qu’on ne cesse de nous répéter sont : “responsable mais pas coupable”, “être pris en charge”, “appliquer le principe de précaution”. Le principe de précaution est une hypocrisie quand il ne sert qu’à masquer la peur d’assumer ses responsabilités. Si le Christ avait suivi le principe de précaution, il n’aurait jamais fini sur la croix, et nous n’aurions pas été sauvés.
A notre humble niveau, porter notre croix, c’est tous les jours dans des choses toutes simples ou plus compliquées. C’est refuser l’arrêt de maladie de complaisance pour ne pas grever une institution dont les plus démunis ont besoin, c’est défendre mon point de vue, même quand ça peut me porter préjudice, c’est prendre le temps de parler à un ami, même quand je suis en retard à mon rendez-vous, c’est accepter de prendre des risques quand la situation me l’impose, et accepter aussi le risque de l’échec qui va avec. Mieux vaut des remords que des regrets, nous dit la sagesse populaire. Veillons au quotidien à mettre les priorités aux bons endroits, prenons les risques que nous avons à prendre, assumons les conséquences de nos actes, et restons droit dans nos bottes sur nos convictions, quoi qu’il advienne.

3ème point : Suivre le Christ

Les deux premiers points ont pour objectif de nous mettre en mouvement, en nous arrachant à la contemplation de notre nombril, et en nous invitant à assumer nos responsabilités. Se mettre en mouvement c’est bien, mais pour aller où ? C’est l’objet du 3ème point, et c’est là que le début de ce passage prend tout son sens. Avant de les inviter à le suivre, le Christ demande aux apôtres de se taire, de ne pas révéler qu’il est le Messie de Dieu. Car nous ne suivons pas le Christ sur un chemin de gloire, mais sur un chemin d’humilité. Quelle signification cela aurait-il pour les contemporains de Jésus de suivre le Messie de Dieu ? Tout le monde a envie de suivre quelqu’un de célèbre. C’est super-valorisant. Non. le Christ nous dit ici qu’il ne veut pas qu’on le suive dans la gloire, mais dans l’humilité de ceux qui se mettent au service des autres, avec une seule recommandation qui se suffit à elle-même : “Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés“.
Ce qui donne sens aux deux points précédents. Le Christ ne nous propose pas de nous mettre en mouvement pour réussir dans la gloire, mais de vivre chaque jour simplement– et pleinement – une vie d’homme et de femme sereine, responsable, et soucieuse des autres.
Et c’est ainsi que “Quiconque voudra sauver sa vie la perdra” – dans l’orgueil ou dans l’inaction – et que “quiconque perdra sa vie à cause de moi la sauvera” – dans la sérénité, la responsabilité et l’amour que nous propose cette feuille de route en 3 points :

1. Renoncer à moi-même

2. Prendre ma croix tous les jours

3. Suivre le Christ

Le cadeau de ce culte pour tous ceux qui ont à assumer des responsabilités – c’est à dire, quand on y songe bien, chacun d’entre nous – ce sont ces 3 lignes.
3 lignes qui résument la feuille de route à vivre et à transmettre à tous ceux qui mettent leur confiance en nous.

télécharger la feuille de route (PDF)Je vous offre ces 3 lignes imprimées sur une carte au nom du Christ Sauveur. J’y ai imprimé le détail du tableau que Rembrandt a peint pour illustrer la parabole de l’enfant perdu et retrouvé. On y voit le fils à genoux devant son père, qui lui pose les mains sur les épaules.
Et si l’on regarde attentivement ses mains on constate que c’est là que s’exprime toute la sensibilité de Rembrandt : il a peint une main d’homme et une main de femme. Une main de fermeté et une main de tendresse.
Vous pourrez les mettre dans vos portefeuilles, pour le jour où vous sentirez le besoin de les relire – pour vous-même et pour ceux dont vous avez la charge. Amen.

De l’hospitalité… le 3 janvier 2010

Marc 9, versets 38 à 41

Jean lui dit : « Maître, nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom et nous avons cherché à l’en empêcher parce qu’il ne nous suivait pas. » Mais Jésus dit : « Ne l’empêchez pas, car il n’y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi. Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense.

Dans ce passage de l’Evangile, Marc nous conte l’histoire d’un de ces exorcistes qui ne se joignaient pas aux disciples, mais délivraient les malades au nom de Jésus. Que se passe-t-il ? Les disciples en prennent ombrage et, dans un premier temps, on peut imaginer qu’ils préviennent cet homme qu’il doit cesser ses activités. Comme il n’obtempère pas, ils lui interdisent carrément de les poursuivre, espérant ainsi que leurs paroles vont enfin être suivies d’effet. Est-ce parce qu’ils craignent la concurrence ? On peut le penser. Mais on peut aussi penser qu’ils sont contrariés parce qu’ils sont en face d’un homme qui accomplit les mêmes miracles qu’eux-mêmes, ou presque, que cet homme agit au nom de Jésus mais que c’est un rebelle. Il refuse de suivre le fils de l’homme, comme eux-mêmes le font. Cela signifie qu’il est différent d’eux. Alors, ils veulent empêcher cet être différent de faire la même chose qu’eux-mêmes.

Ils vont ensuite se vanter de leur zèle auprès de Jésus. Ne sont-ils pas de bons disciples, puisqu’ils se sont employés à faire cesser, croient-ils, un désordre. Ils ont intimé l’ordre à l’homme différent non pas de cesser d’être différent, car on peut comprendre que ce n’est pas possible, mais de cesser d’exorciser les malades. Et là, ô stupéfaction, le Christ les blâme plutôt que de les féliciter. « Ne l’empêchez pas », dit-il. Comment est-ce possible ? Que veut dire Jésus ?

Tout simplement Jésus veut leur dire que nul n’a le monopole de l’activité chrétienne. « Il n’y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi ». C’est logique : l’exorciste soigne au nom de Jésus, il ne va pas, aussitôt après, dire du mal de celui-ci. Il perdrait d’ailleurs instantanément le pouvoir de guérir. Donc cet homme n’est pas un fauteur de troubles, un semeur de désordre, un rebelle au sens où l’avaient entendu les disciples. Il est seulement un homme qui soigne au nom du Christ, sans pour autant le suivre, un homme différent.

« Celui qui n’est pas contre nous est pour nous », dit Jésus. On a si souvent entendu la parole inverse, celui qui n’est pas avec moi est contre moi, que l’on en a oublié celle-ci, bien plus belle, bien plus utile. « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous ». Celui qui est différent de nous, celui qui ne nous suit pas, qui ne nous ressemble pas, du moment que ses œuvres sont bonnes, il est « pour nous », comme nous, avec nous.

Jésus salue sa noblesse de cœur puisqu’il se consacre à soulager les maux des hommes. C’est le geste qu’il estime important, non le contenu de ce geste puisqu’il ajoute : « Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. » Qu’est-ce que cela signifie ? Que même une toute petite action faite en direction d’autrui a une immense valeur y compris si elle est faite par quelqu’un de différent. Nul n’a le monopole du cœur. Il est important de savoir s’effacer et de savoir rendre grâce à une œuvre faite par d’autres, même si ces « autres » sont différents. Le Christ est venu annoncer l’Evangile aux pauvres, aux enfants et aux innocents et aux simples, il est venu guérir ceux qui souffrent, qui ont le cœur brisé, il est venu donner la liberté aux captifs et rendre la vue aux aveugles. Il ne fait aucune différence entre les uns et les autres. Il n’y a pas de grandes et de petites actions, il n’y a pas de grands et de petits maux. Jésus est le même pour tous, y compris pour ceux qui doutent. Encore plus, peut-être, pour ceux qui doutent.

Jésus ne juge ses contemporains pas par les paroles, ni par la grandeur mais par les œuvres. Quelqu’un qui fait preuve de compassion, d’empathie avec autrui ne peut être arrêté dans ses actes parce qu’il est différent. Il ne s’agit pas d’un charlatan, d’un escroc, d’un faux prophète : il guérit au nom de Jésus. C’est pour cela qu’il doit être encouragé et non empêché. Il peut y avoir des gens qui sont avec le Christ sans le savoir, des gens qui, sur une route différente, travaillent aussi à l’avènement d’une société où les hommes seront moins malheureux, où il y aura du pain pour tous et, peut-être, du bonheur.

Genèse 18, versets 1 à 8

Le Seigneur apparut à Abraham aux chênes de Mamré alors qu’il était assis à l’entrée de la tente dans la pleine chaleur du jour. Il leva les yeux et aperçut trois hommes debout près de lui. A leur vue il courut de l’entrée de la tente à leur rencontre, se prosterna à terre et dit : « Mon Seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux, veuille ne pas passer loin de ton serviteur. Qu’on apporte un peu d’eau pour vous laver les pieds, et reposez-vous sous cet arbre. Je vais apporter un morceau de pain pour vous réconforter avant que vous alliez plus loin, puisque vous êtes passés près de votre serviteur. » Ils répondirent : « Fais comme tu l’as dit. »

Abraham se hâta vers la tente pour dire à Sara : « Vite ! Pétris trois mesures de fleur de farine et fais des galettes ! » et il courut au troupeau en prendre un veau bien tendre. Il le donna au garçon qui se hâta de l’apprêter. Il prit du caillé, du lait et le veau préparé qu’il plaça devant eux ; il se tenait sous l’arbre, debout près d’eux. Ils mangèrent.

Il est du devoir de tous d’accueillir ces personnes différentes. C’est ce que fait Abraham, qui voit près de sa tente trois personnes qu’il ne connaît pas et qui les accueille. Sont-ce des voyageurs ? Viennent-ils de loin ? Les identifie-t-il à leurs vêtements, à leur langage ? On ne sait pas. La seule chose que l’on sache, c’est qu’immédiatement, il se met en devoir de recevoir le mieux possible ces étrangers. Il fait préparer un veau bien tendre, il demande à Sara de cuire des galettes de fleur de farine, et, le plus rapidement possible, il donne à boire et à manger à ces trois inconnus. Il n’a pas besoin de savoir d’où ils viennent, ni quel est leur nom et encore moins ce qu’ils pensent et pourquoi ils le pensent. Comme le rappellera plus tard Paul dans l’Epître aux Hébreux, il n’oublie pas l’hospitalité.

Epître aux Hébreux 13, versets 1 à 3

Que l’amour fraternel demeure. N’oubliez pas l’hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges. Souvenez-vous de ceux qui sont en prison, comme si vous étiez prisonniers avec eux, de ceux qui sont maltraités, puisque vous aussi, vous avez un corps.

Et nous, est-ce que nous n’oublions pas, parfois, l’hospitalité ? Est-ce que nous ne cherchons pas à savoir qui sont ces gens, ce qu’ils veulent, ce qu’ils pensent avant de rendre grâce à leurs œuvres ? En ces temps troublés où est lancé sans précaution un débat sur l’identité nationale, lequel glisse naturellement de l’identité de soi à l’identité de l’autre, de l’immigré, de l’étranger, ne rechigne-t-on pas à accorder l’hospitalité ? Ne demande-t-on pas à l’autre de nous ressembler avant de l’autoriser à faire le bien ? Nous ne sommes pas les seuls : nous l’avons vu, les disciples de Jésus eux-mêmes ont cherché à écarter l’autre, le différent parce qu’ils ne pouvaient pas tolérer cette différence.

Tolérance… un mot difficile à comprendre, difficile à mettre en œuvre. Un mot souvent rapproché de celui de « laxisme ». Quelle différence faites-vous entre la tolérance et le laxisme ? Bonne question. Où commence ma tolérance et où s’arrête-t-elle ? Où commence mon laxisme ? Chacun se jugera lui-même à l’aune de son propre idéal. Il reste la leçon de Jésus : « celui qui n’est pas contre nous est avec nous » et la leçon de Paul : « Que l’amour fraternel demeure. N’oubliez pas l’hospitalité », et l’exemple d’Abraham.

Il est vrai que nous avons souvent tendance à opposer deux mondes : le nôtre et celui des autres, des étrangers comme nous opposons volontiers de façon historique ou religieuse le monde de la Bible au monde des païens, comme le bien et le mal, la vérité et le mensonge. Pourtant, les critiques émises par les prophètes, que ce soient ceux du Premier Testament ou bien Jésus, s’adressent à équivalence aux tribus d’Israël et aux nations païennes. Jésus demande de rendre à César ce qui appartient à César, mais il cite des étrangers en exemple pour ses coreligionnaires. Il tance ses propres disciples pour leur inconduite ou leurs erreurs, comme nous l’avons vu dans l’extrait de l’Evangile de Marc. Pourquoi ? Simplement par la religion biblique plonge ses racines dans les religions et les cultures avoisinantes, comme l’attestent les grandes fêtes que célébrait le peuple d’Israël et qui, en fait, donnaient simplement un sens nouveau à des fêtes agraires antérieures.

Jésus est né, dit-on un 25 décembre. Aujourd’hui – la semaine dernière, plutôt – nous fêtons Noël. Mais pourquoi ? En fait, Jésus aurait bien pu naître au solstice d’hiver, le 21 décembre… pourquoi pas ? Le symbole de son apparition aux hommes aurait été respecté.  Le solstice d’hiver est le moment de l’année où la nuit est la plus longue et le jour est le plus court. A partir de cet instant, l’inclinaison de la terre va changer et les jours vont s’allonger. La lumière va vaincre les ténèbres. Dans l’antiquité, on disait de ce solstice qu’il était la porte des dieux car s’ouvrait alors la possibilité à la lumière de devenir de plus en plus importante, de couvrir le monde de plus en plus longtemps. Et donc, dans la Rome antique notamment, il était d’usage de fêter, au jour du solstice d’hiver, le soleil invaincu, sol invictus, celui que les ténèbres n’étaient pas parvenues à occire puisque depuis six mois, elles allongeaient leur ombre de plus en plus longtemps. C’est, je crois, le pape Libère qui, en l’an 354, a déplacé de quelques jours la date de la naissance de Jésus, par souci de se démarquer d’une fête païenne.

Cette brève digression était pour vous démontrer, au moyen d’un simple rapprochement de dates, combien proches peuvent être les religions anciennes. L’autre, le différent, nous est rapidement insupportable et pourtant il n’est pas loin, ce qu’il fait n’est pas très éloigné de ce que nous faisons, il suffit d’un rien pour donner du sens à ses actes, pour le comprendre et pour tolérer sa simple présence à nos côtés. Il est même encore plus proche que nous l’imaginons puisque notre propre histoire plonge ses racines dans son histoire. Il est le fondement de ce que nous sommes. Il fait partie de notre identité. Nulle nation ne s’est construite en un jour, pas plus Rome que Paris, Londres ou Amsterdam. Nul être n’est issu de nulle part, nous avons tous une généalogie et l’Evangile selon Matthieu nous rappelle, en son chapitre 1, celle de Jésus. Elle remonte à trois fois quatorze générations. Nous-mêmes, d’où, ou plutôt de qui, venons-nous ? Bien peu d’entre nous le savent et ceux qui ont étudié la question ont, pour la plupart, bien du mal à remonter cinq, six, une dizaine de générations. Dans cette nuit des temps que nous ne pouvons plus explorer, figure « l’autre », l’étranger, celui qui est différent de ce que nous sommes et, pourtant, sans lequel nous ne serions pas ce que nous sommes. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons le devoir d’être non seulement tolérants, mais de bien accueillir l’étranger de passage. Nous ne savons pas qui il est et il a tant de choses à nous dire. En aucun cas, il faut le repousser.

Quand Jésus limite explicitement sa mission personnelle (Mt 15, 24) : « je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » et que, de la même manière, il restreint le champ d’action de ses disciples (Mt 10, 6) en disant : « Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël », ce n’est pas parce qu’il ne veut pas entendre parler de « l’autre », de « l’étranger ». Bien au contraire, puisqu’il prend en exemple la foi d’un centurion romain (Mt 8, 10) dont il guérit le serviteur et il se laisse bousculer par une femme syro-phénicienne, dont il guérit également la fille tourmentée par un démon (Mt 15, 21-28). Dans ces deux cas, Jésus met en valeur la foi de païens car il la juge plus grande et plus authentique que celle qu’il a trouvée en terre d’Israël. Ces événements lui donnent l’occasion d’annoncer dans le Sermon sur la montagne, comme le rapporte Matthieu, que « beaucoup viendront du Levant et du Couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux, tandis que les héritiers du royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors » (Mt 8, 11-12).

Je pourrais multiplier les exemples, mais vous avez compris mon propos. Je voudrais simplement vous dire que l’Evangile nous montre la voie à suivre. La femme samaritaine avec laquelle Jésus a une longue conversation (Jn 4) lui pose la seule question proprement interreligieuse du Nouveau Testament, à savoir s’il convient de rendre un culte à Dieu à la manière des Samaritains ou comme les juifs à Jérusalem. Jésus refuse cette alternative et appelle à un dépassement de la différence : « l’heure vient – et maintenant elle est là – où les vrais adorateurs adoreront le Père en vérité et en esprit » (Jn 4, 23). La vérité et l’esprit sont les deux éléments les plus importants et c’est par eux que nous pouvons transcender les différences et les difficultés et nous retrouver. Amen.