Voyage en franc-maçonnerie (fin)

Voici la fin de ce long texte sur la franc-maçonnerie, nous espérons que vous prendrez plaisir à sa lecture.

2. Une spiritualité pour des hommes en quête

a) Un système symbolique qui répond à un besoin individuel de transcendance

Si l’on fait exception du symbolisme « égyptianisant » qui, à l’étude des rituels, apparait finalement succinct, il y a une grande proximité entre les références utilisées par les membres de l’Ordre international du rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm et celles des religions du Livre dans leur ensemble. Il n’est donc nullement étonnant que la plupart des membres de l’Ordre soient des chrétiens ou des juifs, quelques uns seulement étant musulmans. La différence fondamentale réside dans le fréquent rappel du fait qu’il s’agit de mythes et de symboles et non d’une parole révélée, manifestant Dieu aux hommes. Les membres de l’Ordre insistent, y compris à l’intérieur même de leur rituel, sur le fait qu’ils ne pratiquent pas « une nouvelle religion » mais qu’ils ont une « mission », celle de servir « de fondement et de base » et « d’opérer le Culte du Suprême Architecte de tous les Mondes, à travers les Rites et les Symboles. »[1] Ils précisent même leur compréhension propre de la religion : « ce mot même de religion vient du latin religio signifiant intégrité, devoir, conscience. Telle doit être la religion du maçon. »[2] Chacun va donc pouvoir interpréter les symboles à l’aune de sa quête personnelle. C’est la confrontation des expériences et des explications de tous qui peut permettre à chacun d’avancer sur le chemin qui lui est propre, de se rassurer et de comprendre le monde qui l’entoure.

b) Ethique et morale

La pratique de ce rite ne se limite pas à un exercice intellectuel, opéré deux fois par mois – le rythme auquel ces francs-maçons se rencontrent – mais il doit induire un mode de vie, un comportement individuel particulier, bref une éthique et une morale. S’ils ne font pas de prosélytisme, ils s’engagent néanmoins à transmettre dans le « monde profane », c’est-à-dire la vie quotidienne, les valeurs qu’ils professent en loge. Ils ont également pour objectif de rendre attractive la foi qui les anime c’est cette attraction qui va leur permettre de recruter de nouveaux membres. L’exercice est difficile, vu qu’il leur est interdit de manifester par des signes extérieurs leur appartenance à l’Ordre.

C’est ce qu’analyse Serge Caillet, qui va même beaucoup plus loin et écrit, à propos de l’hermétisme du rite, qu’il « dicte de s’assimiler au dieu ; rectifions : d’obtenir que Dieu nous assimile. »[3] Vaste ambition, mais qui peut peut-être se réaliser beaucoup plus simplement qu’on ne l’imagine. En effet, il est souvent fait références aux sciences occultes, astrologie, théurgie et alchimie, sensées acheminer l’homme vers cette hypothétique réintégration. Robert Ambelain a su théoriser la transformation de l’une de ces sciences, l’alchimie, de son état de pratique de laboratoire aux résultats douteux en un processus interne, à la fois spirituel et psycho-physiologique, menant à une régénération à la fois physique et morale[4]. La liberté de l’esprit associée à la divinisation de l’âme aboutit alors au fait que l’homme peut enfin prétendre à cette assimilation avec Dieu. Par un habile processus de comparaisons et d’analogies, Ambelain fait la liste des quatre vertus cardinales (tempérance, justice, force et prudence), des trois vertus théologales (la foi, l’espérance et la charité) et de deux vertus qu’il nomme « sublimales parce qu’elles sont le résultat le plus élevé de la pratique des sept premières »[5], à savoir l’intelligence et la sagesse, qui peuvent mener au sommet de la pyramide, à la « lumière divine »[6]. Fort de ce raisonnement et de ces explications, le franc-maçon va pouvoir mettre en pratique dans sa vie quotidienne ces valeurs et ces vertus.

c) la spiritualité

Comprendre les francs-maçons qui pratiquent le rite de Memphis-Misraïm n’est pas simple car ils parlent avec difficulté de leur propre parcours. Toutefois, ils acceptent avec bonne volonté de dévoiler une partie de leurs pratiques initiatiques, surtout grâce au fait que Robert Ambelain a publié les rituels chez un éditeur grand public, Robert Laffont, ce qui les dédouane, d’une certaine façon, de leur obligation de réserve. Il apparaît, de façon individuelle, que souvent leur éducation leur a donné des préjugés négatifs sur la religion chrétienne et sur le dogme qui l’accompagne. Cette raideur, ils ne la retrouvent pas dans la pratique rituelle, même si les épreuves auxquels ils se soumettent volontairement sont certainement plus difficiles à surmonter par exemple qu’un baptême. S’ils n’oeuvrent pas au salut de leur âme comme peuvent le faire les chrétiens, ils travaillent à sa réintégration, ce qui est un procédé très proche. La doctrine initiatique s’articule autour du Ora et Labora, le « travaille et prie » qui était la devise des alchimistes et qui résume le serment qu’ils prêtent au jour de leur initiation.

Plus proches, certainement, de la philosophie gnostique qui affirme que les hommes sont des âmes divines emprisonnées dans un monde matériel dont elles doivent se libérer au moyen de la connaissance ésotérique pour appréhender Dieu, que du christianisme pur, leur démarche se rapproche de la nôtre et nous permet de dialoguer. Cagliostro dirigeait, dit-on, des retraites où le processus de purification physique était surveillé et accéléré au point de se restreindre à quarante jours, comme le temps passé par Jésus dans le désert[7]. Peu d’hommes sont aujourd’hui capables de suivre cette voie et heureusement, car elle peut plus sûrement mener à une catastrophe qu’à l’élévation spirituelle promise. Il n’en reste pas moins que l’on peut comprendre qu’il en soit fait référence dans les plus hauts grades de l’échelle de Memphis-Misraïm[8], 88ème, 89ème et 90ème degrés. Là, c’est certainement au chrétien « profane » de faire un effort pour ne pas juger fantaisiste cette pratique et permettre au Grand Architecte de l’Univers d’« écarter de nos yeux le voile du Mensonge, les Erreurs et les Préjugés »[9], comme le précise le rituel de Memphis-Misraïm.

Conclusion

De prime abord, on pourrait penser que le rite de Memphis-Misraïm est un « fourre-tout » symbolique, où chacun peut trouver ce qui lui convient mais où il n’y a aucune cohérence. Une sorte de supermarché de la spiritualité, où l’on prend ce que l’on aime et on laisse de côté ce que l’on n’apprécie pas ou qu’on ne comprend pas. En réalité, la structure hiérarchique de l’Ordre palie à cette profusion et l’amalgame des références est mise en ordre par le simple fait que l’on progresse, degré par degré. Il n’y a pas de limitation dans le temps, chacun peut consacrer autant d’effort et de travail qu’il lui plait à chacun des degrés. Le franc-maçon n’est jamais jugé, ses progrès sur la voie de la connaissance sont évalués par ses pairs. Son désir de s’élever, de comprendre davantage, est la seule motivation qui lui est nécessaire.

L’étude successive de différentes traditions philosophiques et symboliques permet de trouver celle qui va être la plus parlante, correspondre le mieux à l’attente de chacun. Une ouverture un peu extrême, peut-être, mais qui, si j’ai bien compris les différents propos qui m’ont été tenus par les personnes que j’ai rencontrées, comble les différentes formes de déception vécues par ces francs-maçons à l’intérieur des grandes religions dans lesquelles ils ont grandi.

Le principal paradoxe consiste, à mon avis, à accepter de pratiquer un rituel précis, qui comporte une liturgie ne laissant aucune place à l’improvisation, alors même que l’on rejette la liturgie de l’Eglise, au motif qu’elle est « dogmatique ».


[1] Robert AMBELAIN, op. cit., p. 92

[2] Robert AMBELAIN, op. cit., p. 93

[3] Serge CAILLET, op. cit., p. 69

[4] Robert AMBELAIN, L’alchimie spirituelle, technique de la voie intérieure, Paris, éditions La Diffusion scientifique, 1993.

[5] Ibid., p. 49

[6] Ibid., p. 86

[7] Denis LABOURÉ, Secrets de la franc-maçonnerie égyptienne, Paris, éditions Chariot d’or, 2002, pp. 71 et suivantes.

[8] Ibid., pp. 135 et suivantes.

[9] Robert AMBELAIN, Franc-maçonnerie d’autrefois, cérémonies et rituels des rites de Misraïm et de Memphis, Paris, éditions Robert Laffont, coll. « Les portes de l’étrange », 1988, p. 94.

De la liberté

La liberté d'aimer

Sortie de culte. Tu connais ce couple qui vient régulièrement depuis quelque temps ? Oui et je suis ennuyée : ce sont des catholiques qu’on a connus via les conférences oecuméniques auxquelles on assiste régulièrement. J’y rencontre aussi les X et les Y qui sont des catholiques convaincus et qui les connaissent et je n’ai pas osé leur dire. Et alors ? on s’en f.. ? Ils vont où ils veulent, non ? Arrive le prédicateur de dimanche dernier sur la parabole du bon Samaritain : “Nous ça fait 500 ans qu’on est hérétiques, et comme le bon Samaritain qui en tant que souillé[1] pouvait bien toucher un mourant pour lui venir en aide, on peut bien accueillir qui on veut : on n’a plus rien à perdre.”.

C’est ça la liberté – et ça n’a pas de prix.

      Luc 10, 30-37
Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s’en allèrent, le laissant à demi mort.
Un sacrificateur, qui par hasard descendait par le même chemin, ayant vu cet homme, passa outre.
Un Lévite, qui arriva aussi dans ce lieu, l’ayant vu, passa outre.
Mais un Samaritain, qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion lorsqu’il le vit.
Il s’approcha, et banda ses plaies, en y versant de l’huile et du vin; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie, et prit soin de lui.
Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l’hôte, et dit: Aie soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour.
Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands?
C’est celui qui a exercé la miséricorde envers lui, répondit le docteur de la loi. Et Jésus lui dit: Va, et toi, fais de même.

[1] Pour les Juifs orthodoxes de l’époque, les Samaritains (Juifs restés en Israël au contraire de ceux qui étaient partis en exil) étaient impurs, de même que les cadavres. L’homme sur le bord de la route ayant été laissé pour mort, un Juif orthodoxe ne pouvait le toucher sans se souiller, ce qui explique l’attitude du sacrificateur et du lévite (=prêtre Juif). Dans cette parabole, Jésus propose une nouvelle fois de dépasser la Loi par l’amour.

Voyage en franc-maçonnerie (2)

Voici la suite de mon petit voyage en franc-maçonnerie. Pour plus de clarté, je reprends la classification (a, b…) au point où j’en étais dans mon premier chapitre.

b) Le rite de Memphis-Misraïm dans les mouvements ésotériques contemporains

Le XXème siècle, pourtant très matérialiste, n’a pas fait disparaître tous les mouvements ésotéristes, il les a simplement rendus discrets. On perçoit leur existence à travers quelques sites internet relativement sobres, comme http://www.martinisme.fr/ ou http://alchimie-pratique.org ou encore http://www.astrocours.fr/topic/index.html . Le rite de Memphis-Misraïm peut constituer un vivier pour ces petites sociétés, dans la mesure où il initie des membres qui, après une formation maçonnique classique[1], peuvent parvenir dans les degrés supérieurs où on leur enseignera, s’ils en font le choix, les arcanes des sciences traditionnelles, astrologie, théurgie et alchimie.

C’est un élément important, qui constitue la spécificité de ces francs-maçons par rapport aux autres obédiences de la franc-maçonnerie libérale française qui, elles, insistent plutôt sur leur attachement à la laïcité, aux principes de la république (« Liberté, égalité, fraternité), et travaillent depuis le siècle des Lumières à la construction de la société et au perfectionnement matériel et moral des hommes. Nulle étude de questions sociales chez les francs-maçons du rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm mais une réflexion constante sur l’éthique, sur la philosophie, sur les religions et sur les sciences sacrées traditionnelles.

c) Des références multiples : égyptiennes, juives, chrétiennes

Les références égyptiennes à l’intérieur du rite de Memphis-Misraïm sont surtout relatives aux trois dieux très connus : Osiris[2] dieu des Morts qui a pénétré les secrets de la vie, de la mort et de la résurrection, symbole de la sagesse ; Isis[3] déesse-mère, personnalisant la connaissance et Horus[4], symbole du Verbe créateur du monde et représentant l’ordre du cosmos. Dans les textes des rituels, les occurrences sont peu nombreuses. Il appartient aux membres pratiquant d’en comprendre le sens et d’en faire l’exégèse. Toutefois, il semble que ce ne soit pas leur activité principale, comme l’a fait remarquer Serge Caillet :

Alors que le symbolisme, assorti de l’allégorie, constitue la méthode spécifique de la franc-maçonnerie, cette société de mystères dans l’occident moderne, qui s’émerveille des hiéroglyphes, sans plus, dédaigne d’en analyser le principe comme l’avaient fait les philosophies occultes du XVème siècle [5][…]

Les références juives n’apparaissent pas dans les rituels des trois premiers degrés, seuls accessibles aux non-initiés, exception faite d’Hiram, dont les francs-maçons ont développé le mythe en le transformant en architecte du temple du roi Salomon (et non, comme il est décrit en 1 Rois 7, un simple ouvrier bronzier). Les autres références sont essentiellement en rapport avec la kabbale, c’est-à-dire la mystique ésotérique juive qui présente, par l’intermédiaire d’un diagramme appelé « Arbre de Vie » ou « Arbre des séphiroth », la création et l’organisation du monde. (cf annexe 1).

Les références chrétiennes sont présentes dans les rituels des 18ème degrés et suivants. Elles figurent notamment par l’intermédiaire du pélican, oiseau symbole de Jésus Christ qui se sacrifie pour nourrir ses enfants.

Très présente également dans les différents rituels, la référence à Hermès Trismégiste. Hermès, le dieu grec, est souvent identifié à Thot, divinité égyptienne de la sagesse et médiateur entre les dieux et les hommes. De cette identification résulte une certaine confusion pour les membres de l’Ordre international du rite ancien et primitif de Memphis-Misraîm. Quoi qu’il en soit, Hermès Trismégiste est un nom générique recouvrant une identité collective, sous lequel a été publié un ensemble de textes connus sous le titre de Corpus Hermeticum, datant vraisemblablement des IIème et IIIème siècles[6]. Le rite de Memphis-Misraïm est fortement influencé par la genèse contenue dans le premier traité, dénommé Poïmandrès, notamment pour la procédure d’allumage de la lumière centrale posée sur ce qui est appelé « autel du naos », lors de l’ouverture des travaux[7] et pour la dernière invocation, à la fermeture des travaux, véritable prière dont on retrouve le texte intégral dans l’œuvre originale[8].


[1] Les trois premiers degrés maçonniques, apprenti, compagnon et maître, communs à tous les rites maçonniques du monde.

[2] Robert AMBELAIN, Franc-maçonnerie d’autrefois, cérémonies et rituels des rites de Misraïm et de Memphis, Paris, éditions Robert Laffont, coll. « Les portes de l’étrange », 1988, p. 75.

[3] Loc. cit.

[4] Ibid., p. 69

[5] Serge CAILLET, op. cit., p. 67

[6] Frances A. YATES, Giordano Bruno et la Tradition hermétique, Paris, éditions Dervy, coll. « Bibliothèque de l’Hermétisme », 1988, pp. 22 et suivantes.

[7] Robert AMBELAIN, op. cit., p. 74

[8] HERMES TRISMEGISTE, Corpus Hermeticum, Paris, éditions Les Belles Lettres, collection des universités de France, 1946, Tome I, Traité I, paragraphe 31, pp. 19 et suivantes de l’édition de 1991.