Un problème bien posé est à moitié résolu ?

Efforcez vous de discerner ce qui plaît au Seigneur.

Épître aux Éphésiens, chapitre 5 verset 10

1S 16,1-13
Jn 9,1-41
Ep 5,8-14

Vaste programme. Les lectures de ce matin, que nous partageons aujourd’hui avec tous nos frères chrétiens, ont été copieuses. Soixante versets, qui nous racontent deux histoires, dans le 1er livre de Samuel avec l’élection de David, et dans l’évangile de Jean avec le récit d’un miracle. Deux histoires qui se résument par l’exhortation de l’épître aux Ephésiens : « Efforcez vous de discerner ce qui plaît au Seigneur« .

Et nous voilà à devoir affronter deux difficultés :

-         la première, c’est de poser le problème à résoudre,

-         et une fois le problème posé, parmi toutes les solutions possibles, c’est de choisir la bonne solution, celle qui plaît au Seigneur;

On dit toujours : un problème bien posé est à moitié résolu.

Poser un problème, ça veut bien dire ce que ça veut dire : en faire un objet que je vais pouvoir poser là, devant moi, pour pouvoir le regarder de tous les côtés.
Le prophète Samuel a un problème : il a désigné Saül comme roi d’Israël, et Saül s’est montré mesquin dans la victoire. Il a transformé la mission sainte que lui avait confiée le Seigneur en une minable razzia chez les voisins, tout ça pour se faire un butin.

Ce qui fait dire au Seigneur au chapitre 15 v 11 : »Je regrette d’avoir investi Saül de la royauté, car il s’est détourné de moi et il n’a pas exécuté mes paroles« .Et le texte continue : »Samuel en fut fâché, il cria vers le Seigneur toute la nuit« . Ça fait sourire : on n’a franchement aucune peine à s’identifier à Samuel, là, en train de ronchonner toute la nuit contre le Seigneur. Mais le Seigneur supporte les ronchonnements de Samuel. Puis, sans doute quand il estime Samuel suffisamment calmé, il l’aide a poser le problème. Car le problème n’est pas de s’être trompé avec Saül, le vrai problème est qu’il faut choisir un nouveau roi digne du destin d’Israël.

C’est le début de notre texte du jour. Le Seigneur secoue Samuel : « Jusqu’à quand pleureras-tu sur Saül ? Moi, je l’ai rejeté, il ne sera plus roi sur Israël« . Le Seigneur ordonne à Samuel de déshabiller le problème de tout affectif : OK – nous nous sommes trompés, mais c’est fait. Rien ne sert de se lamenter dans l’erreur : il faut avancer.

Poser un problème, c’est le déshabiller de toutes nos projections, nos culpabilités, nos angoisses. Toutes ces émotions avec lesquelles nous avons déguisé notre problème en autre chose que ce qu’il est vraiment. Et c’est seulement une fois que nous avons fini de déshabiller notre problème, que nous pouvons le poser, nu, devant nous, le regarder pour ce qu’il est, et commencer à chercher des solutions.

« Moi, je l’ai rejeté, il ne sera plus roi sur Israël. Remplis ta corne d’huile et va. Je t’envoie chez jessé le Bethléhémite, car j’ai vu mon roi parmi ses fils »

Une fois le problème bien posé, Samuel est prêt à écouter le Seigneur qui le guide pas à pas vers la solution :

« Tu inviteras Jessé au sacrifice ; je te ferai savoir moi-même ce que tu dois faire, et tu conféreras pour moi l’onction à qui je te dirai. »

L’épître aux Ephésiens nous le dit « ne vous associez pas aux œuvres stériles de ténèbres, mais plutôt dévoilez-les. En effet, ce qu’ils font en secret, il est choquant même d’en parler. Mais tout cela, une fois dévoilé, est rendu manifeste par la lumière. »

Au fond, c’est de courage qu’il s’agit. Avoir le courage de poser le problème tel qu’il est. Pour Paul Tillich, ce théologien allemand qui a fui le nazisme pour enseigner à Chicago, il y a trois sortes de peurs à affronter :

Il y a la peur de la culpabilité – c’est celle qui bloque Saül dans le regret de son erreur,

Il y a la peur de la mort – c’est celle qui fait que, dans le texte du Nouveau Testament que nous avons lu, les parents n’osent pas parler, « Nous savons que c’est notre fils et qu’il est né aveugle ; mais comment il se fait qu’il voie maintenant, nous ne le savons pas, et qui lui a ouvert les yeux, nous, nous ne le savons pas non plus.Interrogez-le, il est assez grand pour parler lui-même de ce qui le concerne. »

Et le texte nous explique : « Ses parents dirent cela parce qu’ils avaient peur des Juifs ; car déjà les Juifs s’étaient mis d’accord : si quelqu’un reconnaissait en lui le Christ, il serait exclu de la synagogue »

Et à l’époque, être exclu de la synagogue, cela signifie la mort sociale, voire la mort tout court.

Angoisse de la culpabilité, angoisse de la mort.

La troisième et dernière peur, c’est celle qui fait que les pharisiens ne comprennent rien au comportement du rabbi Jésus qui enfreint leur Loi. C’est la peur de l’absurde. Comment se peut-il que la Loi, qui leur a servi de guide tout au long de leur vie pieuse, puisse être mise en défaut ? Ça n’a pas de sens pour eux, c’est totalement absurde.

Affronter ces trois formes d’angoisses, pour Paul Tillich, c’est avoir le courage de s’affirmer, d’être soi.

Vous serez d’accord avec moi : ce courage-là, il est beaucoup plus facile de l’avoir avec à ses côtés celui qui a nous dit « Venez à moi vous tous qui peinez sous la charge ; moi je vous donnerai le repos » (Mt, 11,29). Et voilà la bonne nouvelle : non seulement la parole de Dieu nous donne le courage de voir nos problèmes tels qu’ils sont, mais en plus elle nous apporte la solution qui va avec, car « l’homme voit ce qui frappe les yeux, mais le Seigneur voit au cœur« .

Le récit de guérison dans le Nouveau Testament est une démonstration magistrale de la la capacité que l’Évangile à trouver de bonnes solutions, et de nous les enseigner, à la mode orientale, en nous racontant une longue histoire, qui est un vrai vaudeville, sur le mode « attrape-moi si tu peux ».

Dans le récit de ce matin, le problème de Jésus, c’est de venir en aide à l’aveugle un jour du sabbat. Alors qu’il est déjà dans le collimateur des Juifs du temple, Jésus aggrave son cas en bravant l’interdit, et son geste risque de mettre aussi en péril celui qu’il veut guérir. Alors il joue un bon tour à ces Juifs paralysés par la peut de l’absurde. Il met de la boue sur les yeux de l’aveugle et lui dit : « va te laver les yeux dans le bassin de Siloam » – le texte nous met les points sur les i en précisant que ça veut dire « Envoyé » donc Jésus envoie l’aveugle au diable vauvert ; il se garde bien de le guérir tout de suite – il se donne le temps de disparaître de la scène. Et comme il a disparu de la scène avant que l’aveugle ne recouvre la vue, c’est en toute bonne fois que cet homme peut répondre à l’interrogatoire des juges pharisiens du temple en témoignant qu’il ne sait pas qui l’a guéri, et leur renvoyer leur question à la figure : »Voilà bien ce qui est étonnant, que vous, vous ne sachiez pas d’où il est, alors qu’il m’a ouvert les yeux! »

Et c’est tout à la fin seulement, lorsqu’il ne risque plus rien, que Jésus se révèle à celui qu’il a guéri : « Tu l’as vu ; celui qui parle avec toi, c’est le fils de l’homme« .

Mais pour les pharisiens qui refusent de le suivre, la conclusion est sans appel : : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais maintenant vous dites : nous voyons ; aussi votre péché demeure. » Autrement dit, puisque vous vous entêtez à refuser d’admettre l’évidence que j’incarne, vous continuez dans la mauvaise voie.

« Efforcez vous de discerner ce qui plaît au Seigneur. »

La réponse que nous ont donnée ces textes se résume en trois points :

-         Premier point : par sa Parole, Dieu nous aide à affronter nos peurs :
A partir du moment où – comme nous l’a rappelé Antoine Nouis – nous sommes tous saints, sans défaut et sans reproche (Col 1, 22), ça donne la moelle pour affronter nos angoisses. Notre Seigneur est un Dieu miséricordieux : il est à nos côtés comme avec Samuel, pour nous donner le courage d’être nous mêmes, d’affronter nos peurs.

-         Deuxième point : Le courage d’affronter nos peurs nous permet de poser nos problèmes correctement en les déshabillant de toutes nos angoisses. Jésus nous en donne l’exemple : avant de braver l’interdit du sabbat, il a parfaitement analysé les risques qu’il courait et ceux qu’il fait courir à l’homme qu’il veut guérir, et il agit en conséquence.

-         Ce qui nous amène au troisième et dernier point :
En même temps que le courage de poser notre problème, nous recevons de notre Père l’Esprit-Saint qui nous souffle la bonne solution, que nous trouverons en suivant Jésus. C’est ce à quoi nous invitait Antoine dimanche dernier avec le v 27 du chapitre 3 de l’épitre aux Galates : « Vous tous qui avez reçu le baptême du Christ, vous avez revêtu le Christ« .
Une fois notre problème déshabillé et mis à nu, il suffit que nous nous revêtions le Christ pour trouver la bonne solution:

Nous sommes arrivés au terme de l’enseignement – copieux – de ce matin. Nous voilà donc à même de comprendre toute la portée de ce verset de l’épitre aux Ephésiens

« Vivez comme des enfants de lumière ; car le fruit de la lumière consiste en toute sorte de bonté, de justice et de vérité. »

-         La bonté de l’amour que nous recevons par la foi, amour qui nous pardonne quoi qu’il advienne et nous donne ainsi la force d’être nous mêmes,

-         La vérité qui se dévoile du problème grâce au courage de le poser correctement.

-         La lumière qui parce que nous avons revêtu Christ, nous guide vers la juste solution.

Amen.