Èhiè ashèr èhiè

Exode 3,14 à 15
Moïse dit à Dieu : Supposons que j’aille vers les israélites et que je leur dise : « le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. » S’ils me demandent quel est son nom, que leur répondrai-je ?
Dieu dit à Moïse : Je serai qui je serai. Et il ajouta : C’est ainsi que tu répondras aux israélites : « Je serai »   m’a envoyé vers vous. » Dieu dit encore à Moïse : Tu diras aux israélites : « C’est le Seigneur, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, qui m’a envoyé vers vous. » C’est là mon nom pour toujours, c’est mon nom tel qu’on l’évoquera de génération en génération.

Drôle de Dieu que le nôtre. Moïse lui demande comment il s’appelle, et la réponse en hébreu est : Èhiè ashèr èhiè. Compte tenu de la conjugaison du verbe être en hébreu, Èhiè ashèr èhiè peut se traduire de plusieurs manières : je serai qui je serai, ou je suis celui qui est, ou je suis qui je suis.
Trois traductions possibles et trois significations possibles.
Je serai qui je serai
Autrement dit, quoi qu’il arrive, je serai là, avec vous. Et d’ailleurs, le texte précise : C’est là mon nom pour toujours, c’est mon nom tel qu’on l’évoquera de génération en génération, et quand Moïse craint de ne pas être à la hauteur pour défendre les Hébreux, Dieu lui répond : « Maintenant, va, je serai moi-même avec ta bouche, et je t’enseignerai ce que tu devras dire ».Ne t’inquiète pas, aie confiance en toi, je serai là, toujours, avec toi, et je t’inspirerai les paroles qu’il faut dire.
Je suis celui qui est
Autrement dit je suis le principe même de l’existence, je suis la vie. Une version antérieure de l’évangile de Jean en haut à gauche de ce temple: Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie.
Et le texte décrit d’ailleurs : Le Messager du Seigneur lui apparut dans un feu flamboyant, du milieu d’un buisson. Moïse vit que le buisson était en feu mais que le buisson ne se consumait pas.
C’est la traduction qui a été retenue dans la traduction grecque de la Bible, celle qui a été faite au tournant de notre ère pour que les juifs du monde antique qui ne parlaient plus ou mal l’hébreu puisse continuer à lire la Bible.
Je suis qui je suis
C’est la version qu’Antoine Nouis avait illustrée en disant que ça s’apparentait à la situation suivante : le téléphone sonne. Moïse répond allo , qui est à l’appareil ? Et Dieu lui répond : celui qui appelle – qu’est-ce que ça peut te faire comment je m’appelle ? Et d’ailleurs le texte dit plus loin : Moïse répondit : Ils ne me croirons pas ; ils ne m’écouteront pas. Ils diront : « Le Seigneur ne t’est pas apparu ! » Le Seigneur lui dit : Qu’y a-t-il dans ta main ? Il répondit : Un bâton. Il dit : Jette le par terre. Il le jeta par terre et le bâton devint un serpent. Moïse se mis à fuir pour lui échapper. Le Seigneur dit à Moïse : Tends ta main et saisis-le par la queue. Il tendit la main et le saisit : le serpent redevint un bâton dans sa main. C’est afin qu’ils croient que le Seigneur, le Dieu de Jacob, t’est apparu. Autrement dit, peu importe qui est Dieu, ce qui est important, c’est comment sa puissance se manifeste dans nos vies.
Alors maintenant, quelle est la traduction que vous avez envie de choisir ?
Je serai qui je serai ?
Je suis celui qui est ?
Je suis qui je suis ?
Je vous laisse un peu de temps pour y réfléchir.
Pour moi, celle qui m’a parlé le plus quand j’ai préparé ce culte, c’est la dernière. Je suis qui je suis. Autrement dit, Moïse, peu importe ce que tu me demandes : ce n’est pas la bonne question.
Quelle était la question de Moïse ?
Supposons que j’aille vers les israélites et que je leur dise : « le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. » S’ils me demandent quel est son nom, que leur répondrai-je ?
C’est vrai que ça semble un peu bizarre que les Hébreux demandent à Moïse qui est le Dieu de leurs pères. Parce qu’aujourd’hui, on imagine mal si je dis aux enfants du KT : « Nous sommes ici aujourd’hui pour célébrer le culte au nom du Dieu de vos parents » qu’ils me demandent : « Comment il s’appelle ? » Qu’est-ce que vous voulez que je leur réponde si ce n’est « …ben Dieu, il s’appelle Dieu ».C’est le sens de la réponse : je suis qui je suis. Si on demande à Dieu comment il s’appelle, comment voulez-vous qu’il réponde autre chose que « je suis Dieu » c’est à dire « je suis qui je suis »? Dieu est Dieu. Il ne peut pas avoir de nom. C’est pour ça que la tradition juive évite même de prononcer le nom de Dieu. Quand un juif lit la Bible, il remplace le nom de Dieu par « Seigneur ».
Pourquoi est-ce que Dieu ne peut pas avoir de nom ?
On va commencer par se demander ce que ça veut dire, avoir un nom.
Les objets ont un nom : voici ma Bible, le micro, mon pull, la table où nous partagerons tout à l’heure la communion. Vous les voyez, et même si vous ne les voyez pas, vous comprenez ce que je veux dire.
Les personnes ont un nom. Je m’appelle Françoise. J’ai préparé le culte avec Cynthia, Kinsy, Aurélie,Hélène, Colette, Emmanuel, Kahindo, Jacques, André, Margherita, …Ils sont là et si demain j’en parle, qu’ils soient là ou pas, vous saurez de qui je veux parler.
Les idées ont un nom : la liberté, la fraternité. Même si ont ne peut pas les toucher, on peut les reconnaître. Un esclave n’est pas libre. Si je persécute quelqu’un, je ne le traite pas comme un frère.
Tout ce que notre intelligence peut comprendre a un nom.
Dieu n’a pas de nom parce qu’il est au-delà de mon intelligence. Dès que je commence à vouloir réfléchir à ce qu’il est, je l’enferme dans quelque chose. Qu’est-ce que ça veut dire, enfermer Dieu dans une définition ?
C’est bientôt Noël. La question piège de mes enfants, c’est : Maman, qu’est-ce que tu aimerais avoir à Noël comme cadeau ? Il y a deux types de réponses.
La première c’est : Pour Noël, ce qui me ferait plaisir, c’est le T-shirt que vous avez vu dans le catalogue des goélands avec le dessin de Jésus qui tient une mitrailleuse et le texte en-dessous : Jésus revient…et il est pas content. Ça serait bien pour animer les prêches.
La deuxième réponse, c’est : moi j’aime bien les surprises – faites-moi une surprise ?
Avec la première réponse, j’enferme les enfants dans ma définition à moi du cadeau qu’ils doivent m’offrir, mais si ça tombe, ils avaient une autre idée géniale, et je ne saurai jamais laquelle.
Dans la deuxième réponse, je les laisse libre d’exprimer leur amour, je ne les limite pas.
Enfermer Dieu dans une définition, c’est pareil, c’est le limiter par nos mots dans quelque chose qui ne pourra jamais être à la hauteur de ce qu’il est vraiment.
Donc ne pas nommer Dieu, c’est accepter de ne pas l’enfermer dans les limites de notre intelligence, et le laisser nous faire la surprise, nous donner la grâce qui nous étonne, Amazing grace,comme nous l’avons chanté ensemble tout à l’heure.
Je suis qui je suis : Alors c’était ça la bonne réponse ?
Bien sûr que non. Il n’y pas de bonne réponse.
Je serai qui je serai
Je suis celui qui est
Je suis qui je suis
Les trois sont bien, et si ça tombe, pour vous, c’est un texte qui évoque encore autre chose que ce que j’en ai dit.
Parce c’est comme ça que la Parole de Dieu agit sur nous.
J’avais la semaine dernière pour le cours de théologie systématique à préparer un exposé sur Brevard Springs Childs.
Qui sait qui est Brevard Spings Childs ?
Moi non plus je n’en avais aucune idée. J’ai commencé par vérifier que Brévard c’est bien un prénom, pour lire que les Américains disent sans mollir que c’est un prénom d’origine française, qui vient du vieux français bref qui veut dire petit.
A part ça, il avait exactement l’âge de mon père, et il est mort la même année. 1923-2007.
Brevard Springs, en français mot à mot, le petit ressort, ça fait penser à Zébulon, pour les plus jeunes d’entre vous qui ont suivi le Manège enchanté à la télé, mais en vrai la photo que j’ai trouvée sur internet est celle d’un très sérieux professeur de sciences bibliques, lunettes d’intello incluses, de l’université de Yale aux Etats-Unis.
Ceci étant, j’aime bien le bon sens avec lequel il revient sur l’illusion qui consisterait à penser qu’un jour on trouverait le « vrai » texte de la Bible, celui qui a été écrit en premier, la suite n’étant que rajouts inutiles ou fautes de copistes maladroits. Et une fois ce texte « primitif » trouvé, débarrassés de tous les doutes et de toutes les variantes de textes qui nous encombrent, on pourrait enfin lire le vrai témoignage authentique de l’histoire du peuple de Dieu.
Brevard Childs nous met en garde contre cette utopie historique. Il remet la Bible au centre de nos vies de croyants, en tant que texte produit par une communauté de croyants qui transmet de génération en génération la parole de Dieu.
Et la parole n’est pas figée. On ne peut pas enfermer Dieu dans une histoire. Dieu a agi avec les générations qui nous ont précédés, et continue à agir avec nous par sa Parole. La communauté chrétienne à laquelle nous appartenons a eu la sagesse de conclure qu’à un moment, l’essentiel était dit, et de clore les ajouts qui pourraient être faits à notre Bible. La Bible n’est pas une vérité historique. La Bible est le choix qu’ont fait les juifs et les chrétiens pour transmettre ce que Dieu leur avait dit. Ils l’ont transmis comme ils ont pu, avec les limites de leur intelligence humaine, et ils l’ont transmis avec leur foi, et avec l’Esprit Saint qui les animait.
Le seul intérêt des sciences bibliques, ces sciences qui étudient le texte en tant qu’œuvre littéraire écrite il y a deux mille ans en hébreu et en grec, c’est de mieux comprendre ce que voulaient dire ceux qui l’ont écrit, au moment où ils l’ont écrit. Ce n’est pas de chercher une vérité ultime, car il n’y en a pas.
Ou plutôt si. La seule vérité ultime de la Bible, c’est de nous interpeller aujourd’hui ; comme le dit Jacques Gruber, de venir rebondir sur ce texte, et à chaque rebond, d’explorer une nouvelle direction.
La richesse de Èhiè ashèr èhiè, c’est son ambiguité, le fait qu’on puisse le traduire et le comprendre de plusieurs façons. La parole de Dieu ne se laisse pas enfermer dans une seule signification. Elle vient jouer avec nos vies, dans nos vies. Dieu ne se laisse pas enfermer dans un nom, dans une définition, dans un texte. Il est celui qui revient sans cesse m’étonner, me surprendre, pour me libérer de l’esclavage de mes certitudes et de mes peurs.
Quand tous les saints se mettent en marche, quand le soleil refuse de briller, quand la lune se change en sang et quand les étoiles se mettent à tomber, bref, quand toutes nos certitudes s’écroulent, Seigneur, nous faisons partie de cette communauté croyante qui garde et transmet l’espoir parce que, génération après génération, ta grâce étonnante vient nous surprendre.