La simplicité dans la prédication (1) | la vie a un sens

La simplicité dans la prédication (1)

La simplicité : une exigence pour la prédication ?

Lorsque je me remémore les sermons qui m’ont le plus touché, je réalise qu’ils étaient en réalité assez simples ; et pourtant je peux dire qu’ils ont réellement changé ma vie. Mais lorsqu’on pense à ces années d’études théologiques ou bibliques, à tous ces livres que nous avons à lire pour améliorer notre compréhension de la prédication pour finalement nous évertuer à une prédication « simple », n’avons nous pas une impression de gâchis ? Mais au fait, qu’est-ce qu’une prédication « simple » ? Quelle limite entre la simplicité et le simplisme?

Qu’est ce que la prédication ?

Avant d’aller plus loin sur la simplicité dans la prédication, je voudrais dire quelques mots sur la prédication elle-même. Mon but n’est pas d’offrir une définition de la prédication, mais plutôt de proposer un axe de lecture de la prédication pour y déceler plus clairement son rapport à la simplicité[1].

On dit souvent que la prédication manie plusieurs axes : enseignement, interpellation, actualisation, commentaire, … Et il n’est jamais simple de délimiter clairement ces axes ni d’expliquer le rapport qu’entretient la prédication avec chacun d’entre eux.

Dans notre prédication, la Parole que nous essayons de dire n’est pas un savoir ou une connaissance à transmettre (communication directe) mais elle est une communication intersubjective qui met en jeu les auditeurs en tant qu’existants et non en tant que simples écoutants.

« Un sens [pour la vie] ne peut être donné, mais doit être trouvé » [2]. C’est pourquoi, comme le dit Kierkegaard[3], « le secret de la communication consiste à libérer l’autre… ». C’est-à-dire libérer l’individu de son immédiateté, du lieu commun où il se trouve emporté par la succession des causes et des conséquences. Libérer l’autre, c’est faire de lui un sujet en devenir. C’est prendre l’individu participant involontaire de sa vie, pour le faire devenir examinateur de sa vie dans son rapport, à soi, aux autres, au monde et à Dieu. C’est tirer l’autre de son aliénation spirituelle et le mettre en condition pour une appropriation, devant un choix à faire. C’est faire devenir l’autre responsable d’un choix qu’il tente d’ignorer et lui indiquer où est, selon nous, la Vérité. Ce choix résulte de la rencontre avec Jésus de Nazareth,  de la confrontation de notre vie avec Celui qui pose un choix, dans ses paroles, ses actes et sa destiné. Un choix qui appelle à la « suivance ».

C’est pourquoi, pour moi, la prédication chrétienne est avant tout un langage performatif de transformation basé sur l’Evangile afin de provoquer une rencontre avec ce Jésus de Nazareth, dans lequel nous croyons que Dieu s’est approché. La prédication est témoin de la Parole qui veut rétablir la relation entre Dieu et les hommes et doit donner les moyens de ce rétablissement. Elle veut détruire nos fausses images de Dieu et notre part d’athéiste pratique[4]. Il s’agit donc d’une véritable maïeutique de l’auditeur[5].

Mais il ne s’agit pas de faire une part trop belle à la communication indirecte sans parler du langage doctrinale, tout aussi nécessaire. Bien que la foi se définisse comme don de Dieu (fides qua creditur), le langage doctrinal (fides quae creditur) fait aussi partie de la prédication comme compte rendu de l’interprétation de la foi dans le monde (telle que l’édicte l’église qui mandate le prédicateur par exemple), accompagnant les personnes dans leur réflexion sur leur vie spirituelle.

Dans cette vision proposée de ce qu’est la prédication, nous nous poserons ainsi la question de la simplicité : Pourquoi la simplicité dans la prédication ?

Simplicité comme accessibilité

Tout d’abord, la simplicité est une exigence pour la prédication parce que le dogme de l’incarnation nous impose de jouer avec les règles du jeu de la communication aujourd’hui.

Or la communication aujourd’hui est difficile car elle est en très grande concurrence. Ainsi, les auditeurs ont souvent un temps d’attention écourté, et il est nécessaire d’aller rapidement à l’essentiel, d’offrir à l’assemblée un accès direct au message. Les modes de communication modernes (et surtout internet) nous forcent à être attentifs à ce paramètre. Il ne s’agit pas forcément de réduire encore le temps de prédication et de tomber en dessous des 15 minutes[6] « règlementaires ». Mais prendre en compte que, dans une prédication, les auditeurs ne sont pas pleinement attentifs tout le temps, peut nous amener par exemple à alterner des temps de réflexion et des temps plus légers[7]. D’autre part, une parole prêchée peut être développée dans le temps sur plusieurs semaines ou servir de base spirituelle sur plusieurs mois.

L’accessibilité au message sera donc, pour une part, au cœur de la préoccupation de la prédication.

Tout d’abord une accessibilité sur la forme : la prédication est avant tout un message pour un auditoire universel[8] et il est hors de question qu’elle ne soit accessible qu’à un panel de théologiens. La tentation est grande de faire un commentaire de haut vol obéissant à un vocabulaire et des références spécifiques que seuls quelques érudits pourraient suivre (notamment quand on a passé quelques années à baigner dans une atmosphère théologique académique), obligeant l’auditeur non-initié à affronter de nombreuses difficultés pour accéder à la prédication. En effet, ce faisant, nous avons l’impression de puiser le maximum du texte prêché.

Cependant, la prédication doit être un message incarné accessible à tous. Bien sûr cela ne signifie pas que la prédication soit uniforme et qu’elle aura la même forme pour tous les auditoires auxquels elle s’adresse. La prédication doit prendre l’homme là où il est. Comme le dit Bonhoeffer[9] « Par le Saint-Esprit, la Parole prêchée est l’actualisation du fait que nous sommes acceptés et portés. Accueillir les humains, voilà ce que veut la Parole prêchée et rien d’autre […] elle veut porter». Ainsi la parole prêchée doit prendre en compte les préoccupations, les peurs et les espoirs de l’assemblée à laquelle elle s’adresse. Elle doit se situer dans l’histoire et ainsi actualiser l’Ecriture pour qu’elle puisse atteindre l’homme là où il se trouve. Elle doit être accessible[10].


[1] Cet axe de lecture proposé n’a pas pour prétention d’offrir une lecture exhaustive de la prédication et de son rapport à la simplicité.

[2] Viktor FRANKL, La psycholothérapie et son image de l’homme, Paris 1970, Resma, p.155

[3] Soeren Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes Philosophiques, OC 10, Paris 1977, l’Orante, p. 71

[4] L’athéisme pratique peut être défini comme « une attitude de pensée et de vie pour laquelle la question de Dieu ne représente rien de décisif, pour laquelle l’existence ou l’inexistence de Dieu ne changent rien d’essentiel. » (Pierre-Luigi Dubied, L‘athéisme : une maladie spirituelle, Labor et Fides, Genève 1982, Lieux Théologiques N°4, p. 100)

[5] « Qu’il faut, pour amener quelqu’un avec succès à un point précis, avoir tout d’abord soin de le prendre et de commencer là où il est. C’est le secret de toute maïeutique. Quiconque en est incapable est dans l’illusion quand il croit pouvoir être utile à un autre. Pour secourir vraiment quelqu’un, je dois être mieux informé que lui, et tout d’abord avoir l’intelligence de ce qu’il comprend, faute de quoi ma maîtrise ne lui est d’aucun profit. (…) Mais tout secours véritable commence par une humiliation: pour l’apporter, on doit d’abord s’humilier devant celui que l’on veut seconder, et comprendre qu’ainsi aider, ce n’est pas dominer, mais servir, qu’aider, ce n’est pas montrer une extrême patience, qu’aider, c’est accepter provisoirement d’avoir tort et d’être ignorant dans les choses que comprend l’antagoniste […] Car être maître, ce n’est pas trancher à coups d’affirmation, ni donner des leçons à apprendre, etc.; être maître, c’est vraiment être disciple. L’enseignement commence quand toi, le maître, tu apprends du disciple, quand tu t’installes dans ce qu’il a compris, ou, si tu ignorais tout cela, quand tu feins de te prêter à l’examen, laissant ton interlocuteur se convaincre que tu sais ta leçon: telle est l’introduction, et l’on peut alors aborder un autre sujet. » Soeren Kierkegaard, Point de vue explicatif de mon oeuvre, OC 16, Paris, L’Orante, pp.21 et 22

[6] Bien que s’exercer à faire quelques sermons ultra-courts (5 ou 6 min) est un exercice intéressant, il n’en reste pas moins que pousser le prédicateur à réduire davantage son temps de parole contient le risque de le pousser à appauvrir son message.

[7] En effet, une prédication ne doit pas forcément être linéaire mais peut comprendre des moments « centripètes » qui amènent continuellement l’auditeur à un point central de la prédication en changeant de point de départ à chaque fois.

[8] Par exemple, pour Calvin, le sermon homilétique devait être compréhensible pour tous les auditeurs, contrairement ce qui en était pour les sermons scolastiques de l’époque.

[9] Dietrich Bonhoeffer, La parole de la prédication, Labor et Fides, Genève 1992, Pratiques n°8, p.25

[10] D’ailleurs Jésus a souvent enseigné à travers des éléments de la vie quotidienne de ses auditeurs (pères, fils, maîtres de maison, ouvriers, vignes, bergers, …). Ces éléments semblaient sans doute très simples pour ses auditeurs, bien loin du Temple et de l’élévation vers Dieu. Pourtant c’est en invitant ses auditeurs vers les choses simples de la vie quotidienne que Jésus de Nazareth les a appelés à découvrir la sanctification de leur vie.



Flux RSS des commentaires de cet article. TrackBack URI

Envie de reagir ?