Est-ce que j’ai assez de foi ?

Les apôtres dirent au Seigneur : Donne-nous plus de foi. Le Seigneur répondit : Si vous aviez la foi comme une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier : « déracine-toi et plante-toi dans la mer » et il vous obéirait.

Luc 17, 5-6

En marche, les endeuillés ! Oui, ils seront réconfortés !
En marche, les humbles ! Oui, ils hériteront la terre !
En marche les affamés et les assoiffés de justice ! Oui, ils seront rassasiés !

Matthieu 5, 4-6 (traduction André Chouraqui)

Pas plus tard que la semaine dernière, c’était le thème de notre aumônerie pendant le conseil presbytéral, et si l’on en croit l’évangile de Luc, visiblement la question ne date pas d’hier. Les apôtres se font déjà du souci. Vous vous souvenez peut-être de la publicité à la télé pour les biscuits Cadbury : « Dis monsieur Cadbury, tu pourrais pas les faire un peu plus longs tes fingers ? ». « Dis Jésus, tu ne pourrais pas nous donner un peu plus de foi ? » Une question qu’on se pose en général quand ça ne va pas fort. Dans la fatigue, dans la souffrance, dans les épreuves.
On aimerait bien, comme quand on était petits, que Jésus-Maman vienne s’asseoir sur le bord de notre lit pour nous raconter, comme pour le petit chaperon rouge, comment ça va – bien – se terminer. Pour nous permettre de bien dormir avec une foi regonflée à bloc.

Mais Jésus ne dorlote pas les apôtres : il les secoue : « Si vous aviez la foi comme une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier : « déracine-toi et plante-toi dans la mer » et il vous obéirait. »
Alors c’est ça la foi ? Un espèce de pouvoir, une baguette magique pour exaucer tous nos souhaits ? Comme pour la magie, un truc qui s’apprend, et Jésus serait là en train de dire aux apôtres qu’ils sont des cancres et qu’ils n’ont rien compris ?
Moi si j’étais à la place d’un des apôtres, je l’aurais plutôt mal pris. « Ecoute Jésus, là on est fatigués, et franchement tu pousses le bouchon un peu loin. On a tout laissé pour te suivre, tu nous a envoyés en mission avec juste nos sandales et la tunique qu’on avait sur le dos, et maintenant tu insinues que nous n’avons pas de foi parce que nous ne sommes pas capables de réaliser des choses dont tu sais parfaitement qu’elles sont impossibles ? »
Et j’imagine bien Jésus en train de répondre : « Que vous êtes tous fatigués ce soir, je le vois bien – vous n’avez même plus le sens de l’humour. Je le sais bien que ce mûrier ne va pas se déraciner, pour courir jusqu’à la mer. D’ailleurs, franchement, à quoi ça servirait ?
Mais là tout de suite si je vous disais qu’à nous tous nous allons changer la vie de millions de gens pendant des milliers d’années, vous me croiriez ? »
- « Ça paraît un peu fou, mais si tu le dis… de toutes façons on te suit ».
- « Eh bien c’est ça la foi. C’est se mettre en marche pour me suivre »

André Chouraqui est avocat, écrivain, penseur et homme politique franco-israélien, qui est connu pour sa traduction de la Bible et du Coran. André Chouraqui a révolutionné la lecture de la Bible en la décapant des lourdeurs d’interprétation dogmatique, pour redonner aux mots leur signification primitive. Il dit dans son autobiographie : « Pour moi croire ne consiste pas en une démarche intellectuelle disjointe des réalités de la vie – de ma vie. En hébreu la foi se dit emouna, une racine qui a donné au français le mot amen. Ce mot exprime l’état d’être de ce lui qui adhère, qui acquiesce à ce qu’il entend ou à ce qu’il voit. La foi est ici acte d’adhésion, d’acquiescement à une personne ou à une idée qui s’incarne dans l’homme en état d’amen, en état de dire amen. Il s’agit beaucoup plus que de tenir une chose pour véritable ou d’en être persuadé. La foi qui est adhésion et adhérence engage non seulement le jugement, mais l’être tout entier de l’homme : sa chair, sa pensée, son action. »
Notre foi chrétienne est adhésion au Christ. Elle consiste à se mettre en marche pour le suivre.
Nous avons lu tout à l’heure les Béatitudes. Heureux qui… Le terme heureux traduit le grec Makarioi, qui fait référence à une forme de bonheur un peu extatique.
Pour André Chouraqui, ce n’est pas la compréhension qu’il faut avoir de ces béatitudes, qui reprenne une formulation qui existe déjà dans les psaumes de la Bible hébraïque.
Nous avons ouvert ce culte avec le psaume 84, qui fait partie de la prière de l’après-midi à la synagogue les jours de sabbat :
Heureux ceux qui habitent ta maison !
Ils te loueront encore
Heureux les hommes dont la force est en toi !
Ils ont dans leur cœur des routes toutes tracées !
En hébreu, heureux se dit אשרי ’ašrey qui a la même racine que אשר ’iššer, marcher. C’est bien l’idée que nous en donne le psaume 84 : le bonheur de l’homme qui, parce qu’il a mis sa confiance en Dieu, s’est mis en marche sur le chemin que Dieu lui indique, qui comme le chante le psaume 84 « a dans dans son cœur des routes toutes tracées »
Pour André Chouraqui, le bonheur des béatitudes, improprement nommées donc, n’est pas un bonheur extatique béat, mais un bonheur dynamique, un bonheur qui met de l’entrain – et il traduit le grec makarioi qui traduit l’hébreu ašrey par « en avant, en marche » – ce qui donne par exemple , au lieu de
Heureux ceux qui pleurent car ils seront consolés ;
En marche, les endeuillés! Oui, ils seront réconfortés!

La foi nous met en marche – au sens littéral : elle appuie sur le bouton « ON » qui va nous faire avancer. La foi est une grâce qui nous est donnée : c’est Dieu qui appuie sur le bouton. C’est la raison pour laquelle Jésus taquinait les disciples. Quand ils disent qu’ils veulent plus de foi, la question est mal posée. Soit ils sont « ON » soit ils sont « OFF ». Soit ils ont la foi, et ils se mettent en marche pour suivre le Christ, soit ils sont OFF et à ce moment là tous les prétextes sont bons pour rester assis : « ce n’est pas la peine, on n’a pas assez de foi, c’est impossible, il y en a qui ont déjà essayé et ils n’y sont pas arrivés, etc. ».

Est-ce que j’ai assez de foi ?
Mais alors, c’est idiot de se poser cette question ? Ça veut peut-être même dire que si je doute, je n’ai pas la foi ? C’est Luther qui vient ici nous rassurer. Luther était très angoissé par cette question, et il a trouvé la réponse dans l’épître aux Romains, au chapitre 1, verset 17 : « C’est en lui, en effet, que la justice de Dieu est révélée par la foi et pour la foi, selon qu’il est écrit : Celui qui est juste par la foi vivra (Habaquq 2, 4,). » Il comprend que notre foi nous met en marche, en dépit des doutes et des erreurs qui nous font chuter. C’est ce « en dépit de » qui nous sauve : bien que nous soyons pénitents, c’est à dire que nous ayons conscience du fossé immense qui sépare ce que nous sommes et ce que nous cherchons à être, nous ne perdons pas courage et nous continuons à avancer, malgré tout. Celui qui est juste par la foi vivra, ça veut dire : celui qui fait pénitence, c’est à dire qui porte sur lui-même un regard réaliste, qui se juge à son exacte valeur, celle d’un homme qui fait ce qu’il peut avec ce qu’il a, cet homme là, c’est la foi qui lui permet de vivre malgré la conscience de l’échec qui le guette a tout moment. « Toujours pécheur, toujours pénitent, toujours juste » résume Luther.
Alors se poser la question Est-ce que j’ai assez de foi ? c’est simplement pour Luther faire pénitence, c’est à dire avoir conscience de nos limites, et se faire du souci parce que l’on voudrait quand même continuer à avancer. C’est ce quand même qui, comme le dit Paul nous fait saints, sans tache et sans défaut aux ueux de Dieu ; ce quand même fait de nous des justes.

La foi qui déracine les mûriers ou qui soulève les montagnes, c’est la confiance que l’homme a que Dieu a confiance en lui. Comme le petit enfant qui apprend à marcher a confiance en ses parents de sa capacité à marcher, et qui donc se lance pour ses premiers pas. Une confiance qui fait avancer et se relever, malgré les chutes inévitables.

Il y a beaucoup de gens autour de nous qui disent : je ne suis pas croyant. Ma belle-soeur Pascale en faisait partie. A ses obsèques il y a 15 jours, il n’y a pas eu de cérémonie religieuse, juste un hommage avec le témoignage de son mari, de ses enfants, et d’un ami de la famille prêtre ouvrier qui a dit : « Pascale me disait : ‘je ne suis pas croyante’ ; je vous le dis tout de suite – c’était du baratin ». Et il a rappelé ensuite combien elle avait su être présente pour relever autour d’elle les gens qui étaient dans les ennuis. Ils la remerciaient – ou pas, elle se faisait avoir – ou pas, mais elle continuait quand même. C’est donc que sa confiance à elle pour recommencer quand même n’était pas dans l’homme, car sinon je pense qu’elle aurait fini pas se lasser, mais dans un ailleurs qu’elle n’appelait pas Dieu, et c’est pour ça qu’elle disait qu’elle n’était pas croyante. J’ai envie de dire : Dieu merci. La foi n’est pas la croyance en un Dieu assis sur un petit nuage rose qui nous regarderait de là-haut. La foi est la grâce qui nous met en marche pour suivre le chemin que le Christ nous a proposé il y a deux mille ans – un chemin qui reste toujours d’actualité.

La foi met en marche, l’espérance donne le cap (on dit bien le cap de Bonne espérance ;-) ) l’espérance est notre GPS, et l’amour, eh bien l’amour c’est le carburant.
La voiture n’avance pas toujours comme nous le souhaiterions.
Il y a les fois où les doutes nous font caler, et nous n’avons plus qu’à attendre que Dieu ré-appuie sur le bouton.
Il y a les fois où on perd l’espérance, et on tourne en rond à se regarder le nombril en se disant que tout est fichu.
Mais jamais l’amour de Dieu ne vient à manquer, et c’est cet amour qui vient ré-appuyer sur le bouton ou régler le GPS, autant de fois qu’il le faut, un amour qui brûle en nous vers les autres pour nous faire avancer;

Quand j’aurais même toute la foi qui transporte des montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien.
Or maintenant trois choses demeurent : la foi, l’espérance, l’amour ; mais c’est l’amour qui est le plus grand.



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