Hans Küng, ou l’art de la polémique

Dans le second volume de ses mémoires[1], Hans Küng relate une partie de ses combats, dont il reprend les lignes essentielles dans un article, paru en France dans le quotidien Le Monde.[2] En ce qui concerne les questions intérieures à l’Eglise catholique, il s’agit surtout pour Küng de s’élever contre le « conservatisme médiéval » de la Curie romaine et la « trahison » de l’esprit de Vatican II. Il réagit à un paradoxe : alors que les cercles conservateurs sont minoritaires, c’est la majorité des catholiques qui se sent frustrée. En effet, ces conservateurs ont le pouvoir, centralisé à Rome, bloquent toutes les réformes et étouffent les voix discordantes. Sur le plan œcuménique, Küng déplore le rendez-vous manqué avec les Eglises protestantes, avec les juifs et les musulmans. Les relations avec les bouddhistes et les hindouistes n’étant pas vraiment à l’ordre du jour, il ne reste plus grand monde… Ratée, aussi, la réconciliation avec les peuples premiers d’Amérique latine dont Benoît XVI aurait affirmé qu’ils avaient « ardemment désiré adhérer à la religion de leurs conquérants » et avec les Africains, à qui l’autorisation d’utiliser des préservatifs permettraient de lutter contre le sida et la démographie galopante. A ces questions générales, dont certaines ont été maintes fois discutées jusques et y compris dans les conférences épiscopales en Afrique, Hans Küng ajoute une question encore plus controversée : celle du célibat des prêtres. S’appuyant sur les scandales sexuels qui ont éclaté dans plusieurs pays ces dernières années, il réclame une modification profonde du statut des prêtres catholiques[3], l’autorisation du mariage, qu’il considère comme l’une des solutions à la crise des vocations et un remède à la tentation de la pédophilie. Au passage, il épingle Benoît XVI qui a intégré les prêtres anglicans mariés à l’Eglise de Rome, provoquant ainsi d’inextricables problèmes de conformité au dogme[4] catholique romain.  Il reprendra ces arguments dans sa « Lettre ouverte aux évêques catholique du monde[5] ».

Ce qui frappe, chez Hans Küng, c’est avant tout son style[6]. Phrases courtes, efficaces, vocabulaire précis et direct, points d’exclamations, expressions imagées, il sait se faire comprendre de son lecteur. Nulle périphrase, nulle incise ne vient détourner l’attention, il va droit au but et c’est certainement l’une des raisons pour lesquels il est parvenu à se faire connaître d’un grand nombre de personnes. En revanche, il est moins à l’aise face à une caméra, sa difficulté à manier la langue française le bloquant parfois dans ses expressions. Mais qu’importe, son but était atteint avant qu’on ne l’invite à la télévision : il a fait naître la réaction, il a activé la polémique. Bonne ou mauvaise chose ? Peut-on tout dire ? La provocation sert-elle les causes justes ? A l’heure où l’on constate qu’un lecteur n’accepte de passer que vingt minutes à lire un journal, il faut être efficace. Dans ce cas, quoi de plus percutant qu’une polémique… Pour peu qu’elle génère un peu de « buzz », comprenez : des réactions sur les sites internet des grand journaux, alors les journalistes vont pouvoir s’en emparer, l’analyser, la mettre en perspective. Il y a fort à parier que les théologiens s’y pencheront et, pourquoi pas, les autorités ecclésiastiques catholiques, comme on le voit à propos des scandales de pédophilie et de violences sur les enfants qui touchent actuellement cette Eglise. Impossible, désormais, de passer ces questions sous silence. Impossible, non plus, de ne pas évoquer au passage la question du statut marital des prêtres, celle de l’intégration de prêtres mariés etc. Hans Küng n’est pas le seul théologien à s’intéresser à ces domaines et ce ne sont pas les seuls domaines auxquels il s’intéresse, mais en tant que personnage atypique disposant d’une caution morale et intellectuelle, il représente plus qu’un courant de pensée, une véritable force. Dans une société aussi éprise de vitesse que la nôtre, c’est remarquable.


[1] Mémoires II – Une vérité contestée, Editions Novalis/Cerf, Paris, 2010

[2] « Il faut réunir un concile », article paru dans l’édition du 18 avril 2010 du quotidien Le Monde

[3] « Pour lutter contre la pédophilie, abolissons le célibat des prêtres », article paru  dans l’édition du 5 mars 2010 du quotidien Le Monde

[4] « La politique du pape envers les anglicans est un véritable drame ! », article paru dans l’édition du 29 octobe 200ç du quotidien Le Monde

[5] « Cinq années pour Benoît XVI, une crise de confiance historique – Lettre ouverte aux évêques catholiques du monde », parue notamment dans le quotidien Le Monde du 17 avril 2010.

[6] Je ne lis pas l’allemand, je n’ai donc pu juger que d’après les traductions, mais c’est tout de même une bonne indication.



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