Voyage en franc-maçonnerie (1)

Les francs-maçons défraient régulièrement la chronique, et nous n’avons nulle prétention à mieux les définir qu’eux-mêmes, ce qu’ils font d’ailleurs fort bien à grand renfort de colloques et autres séminaires, sortes de grandes messes laïques (!) au cours desquelles ils s’emploient à convaincre de leur propre utilité sociale et intellectuelle. Intéressons-nous néanmoins à ceux dont on parle moins, ceux qui ne revendiquent que quelques centaines de membres et dont la principale caractéristique est d’être des croyants. Voici, en plusieurs chapitres pour ne pas fatiguer nos lecteurs, un “voyage en franc-maçonnerie” qui, nous l’espérons, vous intéressera.

Allons donc à la rencontre de francs-maçons d’un genre particulier : ceux qui pratiquent le rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm. Ils affirment ne pas être des adeptes d’une nouvelle religion mais ils travaillent « à la gloire du Grand Architecte de l’Univers ». Sous cette appellation, ils placent une « intelligence supérieure » créatrice et ordonnatrice du monde manifesté, qu’ils refusent d’appeler Dieu. Ils l’honorent pourtant, à travers des rituels et tentent de comprendre les œuvres au moyen d’un système symbolique qui emprunte à différentes religions, du panthéon de l’Egypte ancienne à l’ésotérisme judaïque. Ainsi estiment-ils transcender les religions révélées et rassembler des croyants de toutes origines dans une philosophie a-dogmatique. On pénètre dans cette franc-maçonnerie déiste par une série d’initiations.

Nous avons rencontré plusieurs membres de la branche française de l’Ordre international du rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm, ainsi que le Grand Maître international, W. R., en Belgique. Malheureusement, s’ils s’expliquent volontiers sur leur démarche, ils respectent strictement leur serment de garder secret les enseignements dispensés et les travaux effectués, accessibles aux seuls initiés. Ce secret marque les limites de mon enquête sur ces croyants. Dès lors, j’ai dû renoncer à mon ambition initiale, qui était de trouver le point de rencontre qui pouvait exister entre eux et les protestants. J’ai néanmoins beaucoup appris durant mes rencontres et j’ai complété mon analyse grâce à plusieurs livres, et notamment l’étude attentive de celui qui contient les rituels (bibliographie et « sitographie » en fin de notre dernier chapitre).

Toutes les personnes rencontrées ont dit avoir reçu une éducation religieuse catholique. Toutes ont affirmé croire en Dieu ou « en un Dieu » mais n’être pas pratiquantes en dehors des rituels de loge. Toutes m’ont dit avoir été heurtées par le dogme religieux catholique, décrit comme « impitoyable » car fait d’une série d’interdictions et de règles morales et comportementales « incompatibles avec notre société moderne » (pêle-mêle : le refus du divorce ou de l’usage du préservatif, les excommunications, la prêtrise réservée aux hommes etc.), qui les a détournées de l’Eglise. Croyantes, mais insatisfaites sur un plan spirituel, elles se sont mises en quête d’une autre forme de spiritualité, non sectaire. Beaucoup ont été tentées par le bouddhisme, finalement considéré comme « trop éloigné » de leurs références culturelles. Pour chacune de ces personnes, la rencontre avec le rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm s’est faite par hasard ou grâce à… quelque providentielle rencontre.

1. Le rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm

a) histoire

Selon les francs-maçons membres de l’Ordre international du rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm et les spécialistes comme l’historien Serge Caillet[1], l’histoire du rite de Memphis-Misraïm a toujours été fort mouvementée – voire parfois navrante – depuis sa création et plus encore au long du XXème siècle, sans que le XXIème siècle ne lui apporte, malheureusement, davantage de repos. Les disputes, scissions entre différents mouvements et autres règlements de comptes individuels semblent avoir été de mise. Il en résulte un ensemble composé d’une vingtaine d’obédiences travaillant au rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm et comportant chacune entre 50 et 500 membres, toutes se réclamant d’une transmission initiatique dont le dernier dénominateur commun est Robert Ambelain (1907 – 1997). Homme de lettres et historien, celui-ci était un spécialiste de l’ésotérisme, s’intéressant de près à l’occultisme et à l’astrologie. Auteur d’une quarantaine d’ouvrages, il a été Grand Maître mondial de la Grande Loge de Memphis-Misraïm et s’est attaché à diffuser largement les principes d’existence du rite.

Nous n’aurons pas l’ambition de retracer dans le détail l’histoire de ce rite et des obédiences qui s’y rattachent, mais simplement d’en esquisser les contours afin de voir comment sont apparus, dans le paysage de la foi contemporaine, ces francs-maçons d’un genre particulier, qui sont croyants mais ne se satisfont pas des religions et des spiritualités occidentales et orientales mais se sont attachés à un système symbolique particulier dont les références égyptiennes ne sont certainement pas la moindre des particularités.

Le Rite de Memphis
Avant 1721, date à laquelle le rite de Memphis est cité pour la première fois dans les textes historiques, existait un rite dit « de Narbonne ». Celui-ci était l’héritier de deux courants : une loge maçonnique comme il commençait à en exister beaucoup, l’Ordre des Architectes Africains et un mouvement rosicrucien[2], les Frères de la Rose-Croix d’Or.

Ce rite avait à peu près disparu du paysage maçonnique lorsqu’en 1779, il fut restauré par le marquis de Chefdebien[3] sur le modèle du rite des Philalètes et prit le nom de Rite Primitif des Philalètes ou Rite Primitif de Narbonne.

En 1798, durant la campagne d’Egypte de l’armée de Bonaparte, un groupe d’officiers membres du Grand Orient de France et disciples du Rite de Narbonne entrent en contact avec des initiés soufis et des collèges initiatiques druzes du Liban. Séduits par les valeurs qui s’y professent et par leur spiritualité particulière, ils décident alors de créer un rite syncrétique s’en inspirant. Ainsi naît la Loge Les Disciples de Memphis, au Caire. De retour en France, l’un de ses membres, Samuel Honis, installera à Montauban, le 23 mai 1815, une filiale de cette loge. Dès lors, le rite se répand en Europe, à Paris et à Bruxelles d’abord, puis en Angleterre en 1872. On relève l’existence d’Obédiences en Egypte, bien sûr, mais aussi en Roumanie, aux Etats-Unis et en Australie.


Le Rite de Misraïm
Ce Rite apparaît à Venise en 1788. Un groupe de Sociniens[4] reçoit du comte de Cagliostro[5] les trois premiers grades de ce rite dont ce dernier semble le créateur, ainsi qu’une patente de constitution de loges. Le Rite essaime en Italie, où ses loges abritent et instruisent de nombreux Carbonari[6] et apparait en France entre 1810 et 1813. Une cinquantaine de loges sont créées aux Pays-Bas, en Belgique, en France et en Suisse. Convaincu de propager des idées anticléricales, le rite est interdit en France en 1923, reprend vie en 1838, est à nouveau interdit en 1841 et restauré en 1848.

Le rite de Memphis-Misraïm

Peu après son installation en Angleterre (le 4 juin 1872), la Grande Loge de Memphis nomme le général italien Giuseppe Garibaldi membre honoraire. Ce dernier sera ensuite nommé Grand Maître ad vitam par le Grand Orient d’Egypte. En 1881 et après bien des discussions, celui-ci fusionne les rites de Memphis et de Misraïm qui avaient, dans la plupart des pays, les mêmes dignitaires. Cette fusion est officialisée à Naples en 1899 et prend le nom de Rite Oriental Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm.

Garibaldi est un personnage fondamental dans l’histoire du rite pour ses idées, sa philosophie et sa spiritualité. Adversaire irréductible de l’Eglise catholique apostolique et romaine, il réclame pour l’Italie la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Il souhaite cependant introduire l’instruction obligatoire, gratuite et laïque et refuse l’athéisme, l’indifférence et le « misérable matérialisme ».

Au XXème siècle, le rite de Memphis-Misraïm connait les mêmes persécutions en Europe que les autres mouvements maçonniques. Le 26 mars 1944, Constant Chevillon, Grand Maître de France, est assassiné par la milice de Vichy. Le 20 avril 1945, c’est Georges Delaive, Grand Maître de Belgique, qui meurt décapité. Après la libération, le Grand Maître mondial Robert Ambelain poursuit le développement du rite.


[1] Serge CAILLET, La Franc-maçonnerie égyptienne de Memphis-Misraïm, Paris, Editions Dervy, 2003.

[2] La Rose+Croix est un ordre hermétiste chrétien fondé vraisemblablement au XVIIème siècle en Allemagne et se réclamant de la succession des chevaliers du Graal et des Templiers.

[3] La famille de Chefdebien, originaire du Poitou, a été très active au sein des loges maçonniques aux XVIIIème et XIXème siècles. Le marquis François-Anne de Chefdebien d’Armissan (né en 1718) eut sept fils dont deux furent chevaliers de Malte.

[4] Le Socinianisme est un courant chrétien fondé par les Italiens Lelio et Fausto Sozzini, réformateurs, disciples de Luther. Ce mouvement considère le Nouveau Testament comme seule source de vérité en matière d’éthique, de piété et de doctrine et remet en question la trinité.

[5] Joseph Balsamo, comte de Cagliostro (1743 – 1795), est un personnage mystérieux et assez mal connu dont on sait cependant qu’il eut des activités multiples dans les domaines des sciences sacrées et de la franc-maçonnerie.

[6] Société secrète du XIXème siècle qui œuvrait à l’unité italienne et à l’établissement d’une Constitution républicaine.



1 Comment to “Voyage en franc-maçonnerie (1)”

  1. By Pierre-Philippe Baudel, 17 juillet 2010 @ 9:33

    Sympathique et enrichissant ce “Petit voyage en Maçonnerie”. Une remarque : Si le Rite de Memphis-Misraïm est en effet assez ancien il est toutefois apocryphe dans son intitulé ; Son corpus ne pouvant revendiquer le terme de « Primitif » qui revient de droit à son précurseur, le Rite de Misraïm – d’ailleurs toujours pratiqué dans le monde.
    Mille encouragements !

Flux RSS des commentaires de cet article. TrackBack URI

Envie de reagir ?