De l’hospitalité… le 3 janvier 2010

Marc 9, versets 38 à 41

Jean lui dit : « Maître, nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom et nous avons cherché à l’en empêcher parce qu’il ne nous suivait pas. » Mais Jésus dit : « Ne l’empêchez pas, car il n’y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi. Celui qui n’est pas contre nous est pour nous. Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense.

Dans ce passage de l’Evangile, Marc nous conte l’histoire d’un de ces exorcistes qui ne se joignaient pas aux disciples, mais délivraient les malades au nom de Jésus. Que se passe-t-il ? Les disciples en prennent ombrage et, dans un premier temps, on peut imaginer qu’ils préviennent cet homme qu’il doit cesser ses activités. Comme il n’obtempère pas, ils lui interdisent carrément de les poursuivre, espérant ainsi que leurs paroles vont enfin être suivies d’effet. Est-ce parce qu’ils craignent la concurrence ? On peut le penser. Mais on peut aussi penser qu’ils sont contrariés parce qu’ils sont en face d’un homme qui accomplit les mêmes miracles qu’eux-mêmes, ou presque, que cet homme agit au nom de Jésus mais que c’est un rebelle. Il refuse de suivre le fils de l’homme, comme eux-mêmes le font. Cela signifie qu’il est différent d’eux. Alors, ils veulent empêcher cet être différent de faire la même chose qu’eux-mêmes.

Ils vont ensuite se vanter de leur zèle auprès de Jésus. Ne sont-ils pas de bons disciples, puisqu’ils se sont employés à faire cesser, croient-ils, un désordre. Ils ont intimé l’ordre à l’homme différent non pas de cesser d’être différent, car on peut comprendre que ce n’est pas possible, mais de cesser d’exorciser les malades. Et là, ô stupéfaction, le Christ les blâme plutôt que de les féliciter. « Ne l’empêchez pas », dit-il. Comment est-ce possible ? Que veut dire Jésus ?

Tout simplement Jésus veut leur dire que nul n’a le monopole de l’activité chrétienne. « Il n’y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi ». C’est logique : l’exorciste soigne au nom de Jésus, il ne va pas, aussitôt après, dire du mal de celui-ci. Il perdrait d’ailleurs instantanément le pouvoir de guérir. Donc cet homme n’est pas un fauteur de troubles, un semeur de désordre, un rebelle au sens où l’avaient entendu les disciples. Il est seulement un homme qui soigne au nom du Christ, sans pour autant le suivre, un homme différent.

« Celui qui n’est pas contre nous est pour nous », dit Jésus. On a si souvent entendu la parole inverse, celui qui n’est pas avec moi est contre moi, que l’on en a oublié celle-ci, bien plus belle, bien plus utile. « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous ». Celui qui est différent de nous, celui qui ne nous suit pas, qui ne nous ressemble pas, du moment que ses œuvres sont bonnes, il est « pour nous », comme nous, avec nous.

Jésus salue sa noblesse de cœur puisqu’il se consacre à soulager les maux des hommes. C’est le geste qu’il estime important, non le contenu de ce geste puisqu’il ajoute : « Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. » Qu’est-ce que cela signifie ? Que même une toute petite action faite en direction d’autrui a une immense valeur y compris si elle est faite par quelqu’un de différent. Nul n’a le monopole du cœur. Il est important de savoir s’effacer et de savoir rendre grâce à une œuvre faite par d’autres, même si ces « autres » sont différents. Le Christ est venu annoncer l’Evangile aux pauvres, aux enfants et aux innocents et aux simples, il est venu guérir ceux qui souffrent, qui ont le cœur brisé, il est venu donner la liberté aux captifs et rendre la vue aux aveugles. Il ne fait aucune différence entre les uns et les autres. Il n’y a pas de grandes et de petites actions, il n’y a pas de grands et de petits maux. Jésus est le même pour tous, y compris pour ceux qui doutent. Encore plus, peut-être, pour ceux qui doutent.

Jésus ne juge ses contemporains pas par les paroles, ni par la grandeur mais par les œuvres. Quelqu’un qui fait preuve de compassion, d’empathie avec autrui ne peut être arrêté dans ses actes parce qu’il est différent. Il ne s’agit pas d’un charlatan, d’un escroc, d’un faux prophète : il guérit au nom de Jésus. C’est pour cela qu’il doit être encouragé et non empêché. Il peut y avoir des gens qui sont avec le Christ sans le savoir, des gens qui, sur une route différente, travaillent aussi à l’avènement d’une société où les hommes seront moins malheureux, où il y aura du pain pour tous et, peut-être, du bonheur.

Genèse 18, versets 1 à 8

Le Seigneur apparut à Abraham aux chênes de Mamré alors qu’il était assis à l’entrée de la tente dans la pleine chaleur du jour. Il leva les yeux et aperçut trois hommes debout près de lui. A leur vue il courut de l’entrée de la tente à leur rencontre, se prosterna à terre et dit : « Mon Seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux, veuille ne pas passer loin de ton serviteur. Qu’on apporte un peu d’eau pour vous laver les pieds, et reposez-vous sous cet arbre. Je vais apporter un morceau de pain pour vous réconforter avant que vous alliez plus loin, puisque vous êtes passés près de votre serviteur. » Ils répondirent : « Fais comme tu l’as dit. »

Abraham se hâta vers la tente pour dire à Sara : « Vite ! Pétris trois mesures de fleur de farine et fais des galettes ! » et il courut au troupeau en prendre un veau bien tendre. Il le donna au garçon qui se hâta de l’apprêter. Il prit du caillé, du lait et le veau préparé qu’il plaça devant eux ; il se tenait sous l’arbre, debout près d’eux. Ils mangèrent.

Il est du devoir de tous d’accueillir ces personnes différentes. C’est ce que fait Abraham, qui voit près de sa tente trois personnes qu’il ne connaît pas et qui les accueille. Sont-ce des voyageurs ? Viennent-ils de loin ? Les identifie-t-il à leurs vêtements, à leur langage ? On ne sait pas. La seule chose que l’on sache, c’est qu’immédiatement, il se met en devoir de recevoir le mieux possible ces étrangers. Il fait préparer un veau bien tendre, il demande à Sara de cuire des galettes de fleur de farine, et, le plus rapidement possible, il donne à boire et à manger à ces trois inconnus. Il n’a pas besoin de savoir d’où ils viennent, ni quel est leur nom et encore moins ce qu’ils pensent et pourquoi ils le pensent. Comme le rappellera plus tard Paul dans l’Epître aux Hébreux, il n’oublie pas l’hospitalité.

Epître aux Hébreux 13, versets 1 à 3

Que l’amour fraternel demeure. N’oubliez pas l’hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges. Souvenez-vous de ceux qui sont en prison, comme si vous étiez prisonniers avec eux, de ceux qui sont maltraités, puisque vous aussi, vous avez un corps.

Et nous, est-ce que nous n’oublions pas, parfois, l’hospitalité ? Est-ce que nous ne cherchons pas à savoir qui sont ces gens, ce qu’ils veulent, ce qu’ils pensent avant de rendre grâce à leurs œuvres ? En ces temps troublés où est lancé sans précaution un débat sur l’identité nationale, lequel glisse naturellement de l’identité de soi à l’identité de l’autre, de l’immigré, de l’étranger, ne rechigne-t-on pas à accorder l’hospitalité ? Ne demande-t-on pas à l’autre de nous ressembler avant de l’autoriser à faire le bien ? Nous ne sommes pas les seuls : nous l’avons vu, les disciples de Jésus eux-mêmes ont cherché à écarter l’autre, le différent parce qu’ils ne pouvaient pas tolérer cette différence.

Tolérance… un mot difficile à comprendre, difficile à mettre en œuvre. Un mot souvent rapproché de celui de « laxisme ». Quelle différence faites-vous entre la tolérance et le laxisme ? Bonne question. Où commence ma tolérance et où s’arrête-t-elle ? Où commence mon laxisme ? Chacun se jugera lui-même à l’aune de son propre idéal. Il reste la leçon de Jésus : « celui qui n’est pas contre nous est avec nous » et la leçon de Paul : « Que l’amour fraternel demeure. N’oubliez pas l’hospitalité », et l’exemple d’Abraham.

Il est vrai que nous avons souvent tendance à opposer deux mondes : le nôtre et celui des autres, des étrangers comme nous opposons volontiers de façon historique ou religieuse le monde de la Bible au monde des païens, comme le bien et le mal, la vérité et le mensonge. Pourtant, les critiques émises par les prophètes, que ce soient ceux du Premier Testament ou bien Jésus, s’adressent à équivalence aux tribus d’Israël et aux nations païennes. Jésus demande de rendre à César ce qui appartient à César, mais il cite des étrangers en exemple pour ses coreligionnaires. Il tance ses propres disciples pour leur inconduite ou leurs erreurs, comme nous l’avons vu dans l’extrait de l’Evangile de Marc. Pourquoi ? Simplement par la religion biblique plonge ses racines dans les religions et les cultures avoisinantes, comme l’attestent les grandes fêtes que célébrait le peuple d’Israël et qui, en fait, donnaient simplement un sens nouveau à des fêtes agraires antérieures.

Jésus est né, dit-on un 25 décembre. Aujourd’hui – la semaine dernière, plutôt – nous fêtons Noël. Mais pourquoi ? En fait, Jésus aurait bien pu naître au solstice d’hiver, le 21 décembre… pourquoi pas ? Le symbole de son apparition aux hommes aurait été respecté.  Le solstice d’hiver est le moment de l’année où la nuit est la plus longue et le jour est le plus court. A partir de cet instant, l’inclinaison de la terre va changer et les jours vont s’allonger. La lumière va vaincre les ténèbres. Dans l’antiquité, on disait de ce solstice qu’il était la porte des dieux car s’ouvrait alors la possibilité à la lumière de devenir de plus en plus importante, de couvrir le monde de plus en plus longtemps. Et donc, dans la Rome antique notamment, il était d’usage de fêter, au jour du solstice d’hiver, le soleil invaincu, sol invictus, celui que les ténèbres n’étaient pas parvenues à occire puisque depuis six mois, elles allongeaient leur ombre de plus en plus longtemps. C’est, je crois, le pape Libère qui, en l’an 354, a déplacé de quelques jours la date de la naissance de Jésus, par souci de se démarquer d’une fête païenne.

Cette brève digression était pour vous démontrer, au moyen d’un simple rapprochement de dates, combien proches peuvent être les religions anciennes. L’autre, le différent, nous est rapidement insupportable et pourtant il n’est pas loin, ce qu’il fait n’est pas très éloigné de ce que nous faisons, il suffit d’un rien pour donner du sens à ses actes, pour le comprendre et pour tolérer sa simple présence à nos côtés. Il est même encore plus proche que nous l’imaginons puisque notre propre histoire plonge ses racines dans son histoire. Il est le fondement de ce que nous sommes. Il fait partie de notre identité. Nulle nation ne s’est construite en un jour, pas plus Rome que Paris, Londres ou Amsterdam. Nul être n’est issu de nulle part, nous avons tous une généalogie et l’Evangile selon Matthieu nous rappelle, en son chapitre 1, celle de Jésus. Elle remonte à trois fois quatorze générations. Nous-mêmes, d’où, ou plutôt de qui, venons-nous ? Bien peu d’entre nous le savent et ceux qui ont étudié la question ont, pour la plupart, bien du mal à remonter cinq, six, une dizaine de générations. Dans cette nuit des temps que nous ne pouvons plus explorer, figure « l’autre », l’étranger, celui qui est différent de ce que nous sommes et, pourtant, sans lequel nous ne serions pas ce que nous sommes. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons le devoir d’être non seulement tolérants, mais de bien accueillir l’étranger de passage. Nous ne savons pas qui il est et il a tant de choses à nous dire. En aucun cas, il faut le repousser.

Quand Jésus limite explicitement sa mission personnelle (Mt 15, 24) : « je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » et que, de la même manière, il restreint le champ d’action de ses disciples (Mt 10, 6) en disant : « Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël », ce n’est pas parce qu’il ne veut pas entendre parler de « l’autre », de « l’étranger ». Bien au contraire, puisqu’il prend en exemple la foi d’un centurion romain (Mt 8, 10) dont il guérit le serviteur et il se laisse bousculer par une femme syro-phénicienne, dont il guérit également la fille tourmentée par un démon (Mt 15, 21-28). Dans ces deux cas, Jésus met en valeur la foi de païens car il la juge plus grande et plus authentique que celle qu’il a trouvée en terre d’Israël. Ces événements lui donnent l’occasion d’annoncer dans le Sermon sur la montagne, comme le rapporte Matthieu, que « beaucoup viendront du Levant et du Couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux, tandis que les héritiers du royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors » (Mt 8, 11-12).

Je pourrais multiplier les exemples, mais vous avez compris mon propos. Je voudrais simplement vous dire que l’Evangile nous montre la voie à suivre. La femme samaritaine avec laquelle Jésus a une longue conversation (Jn 4) lui pose la seule question proprement interreligieuse du Nouveau Testament, à savoir s’il convient de rendre un culte à Dieu à la manière des Samaritains ou comme les juifs à Jérusalem. Jésus refuse cette alternative et appelle à un dépassement de la différence : « l’heure vient – et maintenant elle est là – où les vrais adorateurs adoreront le Père en vérité et en esprit » (Jn 4, 23). La vérité et l’esprit sont les deux éléments les plus importants et c’est par eux que nous pouvons transcender les différences et les difficultés et nous retrouver. Amen.



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