La feuille de route
Boissy St Léger 20 juin 2010

Luc 9, versets 18 à 24

Un jour que Jésus priait à l’écart, ayant avec lui ses disciples, il leur posa cette question: Qui dit-on que je suis?
Ils répondirent: Jean Baptiste; les autres, Élie; les autres, qu’un des anciens prophètes est ressuscité.
Et vous, leur demanda-t-il, qui dites-vous que je suis? Pierre répondit: Le Christ de Dieu.
Jésus leur recommanda sévèrement de ne le dire à personne.
Il ajouta qu’il fallait que le Fils de l’homme souffrît beaucoup, qu’il fût rejeté par les anciens, par les principaux sacrificateurs et par les scribes, qu’il fût mis à mort, et qu’il ressuscitât le troisième jour.
Puis il dit à tous: Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge chaque jour de sa croix, et qu’il me suive.
Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la sauvera.

En ce jour de la fête des pères, je vous propose une réflexion destinée à tous ceux d’entre nous qui ont à exercer une autorité, c’est à dire de fêter tous ceux d’entre nous – hommes et femmes – qui doivent assumer la responsabilité d’être le guide de ceux qui leur font confiance. Tous ceux d’entre nous qui ont des enfants, bien sûr, et aussi tous ceux d’entre nous qui doivent guider des proches dont ils sont – selon une expression qui prend aujourd’hui tout son sens – les pères spirituels.
Et c’est là que le texte du jour nous fait un formidable cadeau : l’évangile de Luc nous propose en 3 lignes le résumé de la seule feuille de route que nous ayons à transmettre à ceux qui attendent de nous de les guider dans la vie. Une feuille de route en 3 lignes seulement – et 3 points :

1. Renoncer à moi-même

2. Prendre ma croix tous les jours

3. Suivre le Christ

1er point : Renoncer à moi-même

Le texte grec écrit littéralement : me dire non à moi-même. La bible Segond et la TOB traduisent par “qu’il se renie lui-même” une traduction qui peut prêter à confusion. Faut-il comprendre que Jésus nous inciterait à nous renier, au sens que ce verbe a pris de nos jours, c’est à dire nous trahir, nous mépriser ? Bien sûr que non. Comment Jésus dont l’amour pour nous est infini pourrait-il nous inciter à nous trahir nous-même, à nous mépriser? Non. Bien sûr que non. La Bible en français courant traduit : “qu’il cesse de penser à lui-même”. Elle est plus proche de la signification profonde de ce premier point. Et pour en comprendre le sens, je vous propose d’écouter ce que Calvin nous dit. Ce que Calvin nous écrit dans l’Institution de la religion chrétienne, c’est que la connaissance de nous-même passe par la connaissance de Dieu: “c’est chose notoire que l’homme ne parvient jamais à la pure connaissance de lui-même tant qu’il n’a pas contemplé la face de Dieu, et que de ce regard il descende à regarder à lui.” Le sens profond du premier point de Luc est de dire que si nous cherchons à avancer dans l’existence en ne regardant que notre nombril, nous ne ferons que du sur place. Vouloir se connaître en se regardant le nombril, c’est comme décréter que chaque élève qui passe le bac pourra décider lui – même des matières à passer et des questions qui vont lui être posées. Ca n’a pas de sens. Pour mesurer ce qu’ils valent, il faut donner aux élèves des références communes à tous.
De la même façon, pour prendre la mesure de nous-mêmes, nous ne pouvons que nous en remettre à quelqu’un qui nous dépasse tous, c’est-à-dire à Dieu. Faute de quoi, nous risquons de tomber dans l’une des deux impasses suivantes:

La première impasse où peut nous conduire notre nombril, c’est l’orgueil d’une trop haute opinion de nous-même, qui nous conduit à avancer au mépris des autres, et finira par nous isoler dans une solitude aigrie. Dieu vient alors nous remettre à notre juste place, en nous faisant prendre conscience de notre finitude. C’est ce que nous dit l’Ecclésiaste (3, 14-15) que nous a lu Annie:
Je sais que tout ce que Dieu fait est pour toujours :
Il n’y a rien à y ajouter
Et rien à en retrancher.
Dieu fait en sorte qu’on le craigne.
Ce qui est a déjà été,
Et ce qui sera a déjà été,
Dieu va à la recherche
De ce qui a fui.

La deuxième impasse où peut nous conduire notre nombril, si nous n’avons pas confiance en nous, c’est de passer notre vie à nous désoler de nos insuffisances, à nous demander si nous allons être à la hauteur, et de ne rien faire par peur de prendre des risques, par peur de l’échec. Si au contraire nous nous acceptons tels que nous sommes et que nous remettons notre confiance en Dieu, il n’y plus grand chose qui puisse nous faire peur, ni dans la vie, ni dans la mort.

Refuser de regarder notre nombril et écouter Dieu pour nous connaître nous-même, c’est un conseil très précieux dans une société qui nous invite en permanence à l’individualisme. Pour nous chrétiens, notre référence ce n’est pas notre nombril comme voudrait nous le faire croire la société où nous vivons. Notre référence, c’est Dieu dans sa Parole : acceptons-nous tels que nous sommes puisque notre Père du ciel lui-même nous accepte tel que nous sommes. Ne nous glorifions pas inutilement, mais ne nous humilions pas non plus : oublions simplement de chercher à savoir ce que nous valons. Le Christ nous dit ici : renoncez à vous poser des questions qui ne servent à rien et qui vous font perdre un temps précieux. Pour notre Père du ciel, nous avons une valeur immense, chacun, personnellement – et ça suffit. La confiance que nous mettons en Dieu qui est à nos côtés tous les jours suffit à donner de la valeur à notre vie, et rangeons notre nombril aux oubliettes.

2ème point : Prendre ma croix tous les jours

Soyons adulte. Prenons nos responsabilités. Ne blâmons pas les autres de ce qui nous arrive : portons la part qui nous revient, et aidons les autres à porter la leur chaque fois que c’est en notre pouvoir.
Paul nous dit dans Galates 6,2  :”Portez les fardeaux les uns des autres, et vous accomplirez ainsi la loi du Christ“.
Sachons aussi reconnaître ce qui est hors de notre portée pour éviter de nous épuiser à la poursuite de chimères. Laissons à Dieu le soin d’agir là où ne pouvons que prier, et prenons en charge ce qui relève de notre compétence et de notre responsabilité.
Prendre ma croix tous les jours, c’est un second conseil très précieux dans une société qui tend à nous infantiliser, où les paroles qu’on ne cesse de nous répéter sont : “responsable mais pas coupable”, “être pris en charge”, “appliquer le principe de précaution”. Le principe de précaution est une hypocrisie quand il ne sert qu’à masquer la peur d’assumer ses responsabilités. Si le Christ avait suivi le principe de précaution, il n’aurait jamais fini sur la croix, et nous n’aurions pas été sauvés.
A notre humble niveau, porter notre croix, c’est tous les jours dans des choses toutes simples ou plus compliquées. C’est refuser l’arrêt de maladie de complaisance pour ne pas grever une institution dont les plus démunis ont besoin, c’est défendre mon point de vue, même quand ça peut me porter préjudice, c’est prendre le temps de parler à un ami, même quand je suis en retard à mon rendez-vous, c’est accepter de prendre des risques quand la situation me l’impose, et accepter aussi le risque de l’échec qui va avec. Mieux vaut des remords que des regrets, nous dit la sagesse populaire. Veillons au quotidien à mettre les priorités aux bons endroits, prenons les risques que nous avons à prendre, assumons les conséquences de nos actes, et restons droit dans nos bottes sur nos convictions, quoi qu’il advienne.

3ème point : Suivre le Christ

Les deux premiers points ont pour objectif de nous mettre en mouvement, en nous arrachant à la contemplation de notre nombril, et en nous invitant à assumer nos responsabilités. Se mettre en mouvement c’est bien, mais pour aller où ? C’est l’objet du 3ème point, et c’est là que le début de ce passage prend tout son sens. Avant de les inviter à le suivre, le Christ demande aux apôtres de se taire, de ne pas révéler qu’il est le Messie de Dieu. Car nous ne suivons pas le Christ sur un chemin de gloire, mais sur un chemin d’humilité. Quelle signification cela aurait-il pour les contemporains de Jésus de suivre le Messie de Dieu ? Tout le monde a envie de suivre quelqu’un de célèbre. C’est super-valorisant. Non. le Christ nous dit ici qu’il ne veut pas qu’on le suive dans la gloire, mais dans l’humilité de ceux qui se mettent au service des autres, avec une seule recommandation qui se suffit à elle-même : “Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés“.
Ce qui donne sens aux deux points précédents. Le Christ ne nous propose pas de nous mettre en mouvement pour réussir dans la gloire, mais de vivre chaque jour simplement– et pleinement – une vie d’homme et de femme sereine, responsable, et soucieuse des autres.
Et c’est ainsi que “Quiconque voudra sauver sa vie la perdra” – dans l’orgueil ou dans l’inaction – et que “quiconque perdra sa vie à cause de moi la sauvera” – dans la sérénité, la responsabilité et l’amour que nous propose cette feuille de route en 3 points :

1. Renoncer à moi-même

2. Prendre ma croix tous les jours

3. Suivre le Christ

Le cadeau de ce culte pour tous ceux qui ont à assumer des responsabilités – c’est à dire, quand on y songe bien, chacun d’entre nous – ce sont ces 3 lignes.
3 lignes qui résument la feuille de route à vivre et à transmettre à tous ceux qui mettent leur confiance en nous.

télécharger la feuille de route (PDF)Je vous offre ces 3 lignes imprimées sur une carte au nom du Christ Sauveur. J’y ai imprimé le détail du tableau que Rembrandt a peint pour illustrer la parabole de l’enfant perdu et retrouvé. On y voit le fils à genoux devant son père, qui lui pose les mains sur les épaules.
Et si l’on regarde attentivement ses mains on constate que c’est là que s’exprime toute la sensibilité de Rembrandt : il a peint une main d’homme et une main de femme. Une main de fermeté et une main de tendresse.
Vous pourrez les mettre dans vos portefeuilles, pour le jour où vous sentirez le besoin de les relire – pour vous-même et pour ceux dont vous avez la charge. Amen.



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