Disciple ou disciple ?

Jean 17, 20-26
Je ne prie pas seulement pour ceux-ci, mais aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croient en moi afin que tous soient un ; comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous afin que le monde croie que tu m’as envoyé.
Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée afin qu’ils soient un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaitement accomplis dans l’un, et que le monde reconnaisse que tu m’as envoyé, et que tu les a aimés comme tu m’as aimé.
Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où moi je suis, eux aussi soient avec moi, afin qu’ils voient ma gloire que tu m’as donnée, parce que tu m’as aimé avant la fondation du
monde.
Père juste, le monde ne t’a pas connu, mais moi je t’ai connu, et ceux-ci ont reconnu que tu m’as envoyé.
Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai connaître, afin que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et moi en eux.

Nous lisons aujourd’hui la fin de la prière que Jésus adresse à son Père juste avant son arrestation. C’est une prière qui ressemble à un chant, ou un poème, avec des mots qui reviennent du début à la fin, comme un leit motiv. Ces mots qui semble tourner, s’articulent à chaque fois différemment au fil du texte pour progresser vers ce qui doit être finalement découvert. J’en ai choisi trois. Le premier est double, c’est connaître et croire. Le deuxième est singulier et pluriel, c’est un et le troisième est la clé, c’est l’amour.
Le mot connaître ou reconnaître est écrit six fois dans ces six versets et il s’associe avec le verbe croire des premiers versets. Ces deux verbes, croire et connaître sont les mots de la révélation et de la foi. Nous pouvons les suivre aussi au fil de la prière.
« Je ne prie pas seulement pour ceux-ci, (Je fais une petite parenthèse. Quand Jésus dit « ceux-ci », il s’agit de ceux qui vivent avec lui : les onze parce que Judas est parti et tous ceux qui seront avec lui lors de son arrestation). Je reprends : « Je ne prie pas seulement pour ceux-ci, mais aussi pour ceux qui, grâce à leur parole, croient en moi . Dès le début, il y a quelque chose qui étonne. Le verbe croire est conjugué au présent et pourtant, les disciples désignés sont seulement de futurs disciples. Il y a bien les premiers disciples, ceux qui connaissent Jésus, ce sont ceux qui parlent. Et il y a les autres, ceux qui croient en Jésus par la parole des premiers. Ces disciples de la deuxième catégorie, ceux qui croient par la parole des premiers, ne sont-ils pas ceux qui viendront après ? Ceux qui entendront la Bonne Nouvelle de Jésus Christ après sa mort et sa résurrection, après Pâques : Les premiers chrétiens dans l’Eglise d’après Pâques, puis les autres ensuite, nous au 21 siècle et ceux qui par notre parole croiront en Jésus Christ. Ici les mots qui désignent la foi ou sa transmission sont passé, présent et futur.
Un peu plus loin, dans le verset suivant, c’est le monde qui doit croire. Le monde, qui désigne ici ceux qui ne croient pas en Jésus et ceux qui s’opposent à ses témoins, ce monde pourrait revenir de son incrédulité par le constat de la relation qui unit les disciples dans le Père le Fils. Si cette relation est en lien avec leur parole, elle n’est cependant pas à l’initiative des disciples. Elle n’est pas non plus consensuelle et il ne s’agit pas d’un discours tout prêt. Tout ce que nous savons c’est qu’ils parlent et que ceux qui reçoivent cette parole croient.
Le deuxième mot, tout petit mot « un ». Juste deux lettres mais très insistant. « Que tous soient un » ; « Qu’ils soient un comme nous sommes un ».
Dans ce mot, dans un autre contexte, nous pourrions entendre : un comme unique. Nous pourrions entendre aussi : un comme seul. Nous pourrions comprendre : un comme premier ou un comme singulier. Ou alors, il faudrait que nous soyons tous d’accord, ou tous pareils pour ne faire plus qu’un. Ce n’est pas le sens du mot « un » dans l’intercession de Jésus.
Ce qui donne à ce petit mot un sens plutôt inhabituel, c’est que, signifiant quelque chose de singulier, il recouvre, quelque chose de pluriel. « Un » comme le Père et le Fils, « un » comme tous les disciples, ceux que l’on connaît déjà et ceux qui croiront par la parole des premiers. Voilà un singulier pluriel !
Et l’affaire se complique lorsque Jésus explique ce pluriel dans l’unité par une formule qui, au lieu de faciliter notre compréhension, la rend un peu plus énigmatique. Il dit :  » que tous soient un ; comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous… »Puis, plus loin :  » Moi en eux et toi en moi ». Tout s’enchevêtre.
J’ai cherché à comprendre, d’une façon un peu cartésienne, cette relation complexe. Je me suis souvenue de la théorie des ensembles en mathématiques modernes. J’y ai retrouvé des jolis mots comme : « ensemble », « union », « réunion », « complémentaire », « associatif », « implication » mais, inutile de chercher ici la solution, j’ai tout essayé toutes les opérations, il n’y en a aucune qui donne le bon résultat … ou alors, tout serait égal. Mais, peut-être n’y a t-il rien à expliquer et rien à comparer. La relation entre le Père et le Fils est unique et différente et nous sommes simplement invités à y entrer : « Qu’eux aussi soient en nous ».
Invités, oui, mais comment ?
Je crois que si nous recevions un carton pour cette invitation, il serait en trois parties non détachables.
Sur la partie centrale, il y aurait notre troisième mot, justement le plus important, le mot amour. Bien sûr il ne s’agit pas de l’amour sentiment ou de l’amour passion mais d’un amour qui serait le reflet de celui que Jésus porte aux siens. Il s’agit d’un amour en actes, libre et volontaire qui vient en écho à celui que nous recevons. La source de cet amour n’est pas en nous. Cet amour que nous recevons de Dieu par Jésus Christ nous permet de répondre au commandement d’amour mutuel. Si cet amour fraternel est notre identité, il devient un témoignage et une parole pour le monde. Le monde, oui, le monde.
Jésus prie, il intercède. La prière de Jésus est pour tous, les croyants d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
Mais le monde qui n’a pas connu Dieu est-il exclu ? Si dans les évangiles, le monde est souvent présenté comme la puissance hostile ou incrédule, je crois que nous pouvons lire ici l’espérance et la confiance de Jésus dans la conversion possible de ce monde.
Il prie : « Qu’eux aussi soient en nous afin que le monde croie que tu m’as envoyé. »
« que le monde reconnaisse que tu m’as envoyé, et que tu les a aimés comme tu m’as aimé. »
Et je crois que ces paroles doivent nous interpeller profondément.
Ces disciples dont Jésus parle, ceux qui croient par la parole des premiers, qui sont-ils, d’où viennent-ils si ce n’est du monde.
Je reviens à mon carton d’invitation.
Donc au centre, l’amour et de chaque côté serait écrit notre prénom. D’un côté, notre prénom de disciple de la deuxième catégorie, celui qui doit entendre la parole pour croire. Celui qui doit découvrir et redécouvrir qu’il est aimé de Dieu. Celui à qui Jésus fait et fera connaître et reconnaître le nom du Père.
De l’autre côté, notre prénom de disciple de la première catégorie. Celui par la parole duquel l’autre croit. Celui qui vit dans l’amour du christ, qui porte sa parole et qui sait que Dieu l’a aimé le premier. Celui en qui même le non croyant peut découvrir l’amour de Dieu.
Ce carton d’invitation est une image bien sûr mais il me semble qu’on peut découvrir dans cette prière une dynamique qui nous empêche de nous installer dans une attitude trop confortable. Nous ne sommes pas chrétiens par naissance ou par tradition ou par habitude. Nous sommes chrétiens par notre conversion. Nous ne sommes pas disciple de la première catégorie ou disciple de la deuxième catégorie, nous sommes l’un et l’autre : converti et à convertir. Nous sommes du monde et nous marchons vers Dieu. Nous sommes chrétiens, c’est une grande chance et une grande joie.
Seigneur mets ta Parole dans notre bouche et garde nous dans ton amour.
Amen.



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